Emma

N'hésitez pas à parcourir ce blog par catégories plutôt que par chronologie, car vu les nombreux thèmes, ce sera bien plus clair et compréhensible

Mignon et le nain Tonké 25 août 2010

Classé dans : CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 23 h 50 min

Au temps où les nutons habitaient encore au Val Sainte-Anne, au pays de la Gileppe, d’Hévremont et de Goé, ils ont longtemps respecté deux règles qui étaient de magie autant que de sagesse. Ils ne quittaient leur grotte que la nuit, et, sauf raison majeure, ils ne dépassaient pas les limites d’un territoire bien circonscrit. Le ruisseau des Croisiers en était une des frontières.

Un jour, pourtant, un sottai hardi et curieux enfreignit la consigne et sortit de la Chantoire en plein jour. Certains disent que c’était à cause de l’audace de la jeunesse, mais on nous parle rarement de sottais jeunes, et jamais de leur naissance ou d’idylles dans leur petit peuple. Il leur arrive pourtant d’être sentimentaux, ainsi qu’on va le voir.

Le maniquet aventureux qui s’appelait Tonké longea la Vesdre, y admira les reflets d’argent du beau ciel clair de l’après-midi. Il était ébloui par la clarté à laquelle ses yeux n’étaient pas habitués. Et aussi par le vert frais des feuillages, le jeu des ombres sur les prés, l’or des genêts en fleurs sur les coteaux. Arrivé au ruisseau des Croisiers, il eut la prudence de ne pas le franchir et remonta vers le plateau du même nom, du côté d’Halmonster. De là, il voyait, dans le vaste paysage aux lointains bleutés, les robustes tours du château de Limbourg, où flottaient les étendards aux armes des ducs: «d’argent au lion de gueules, armé et lampassé de gueules(1)</SPAN».< p>

Il redescendit vers le ry(2) de Blistain, qui sépare les terres d’Andrimont de celles de Limbourg. Là, près d’une source, toute fraîche et claire, Tonké entrevit une créature de songe. Ce n’était pas une fée, mais une très jeune fille, venue chercher de l’eau à la fontaine. Il n’avait jamais vu de jeune fille. Or celle-ci était si jolie que chacun, dans la région, l’appelait «Mignon». Entendant craquer des branches sèches, Mignon regarda vers les buissons de l’autre rive du ruisseau. Elle en vit sortir le petit homme, dont la présence inopinée et l’aspect insolite l’effrayèrent d’abord. Elle ne s’enfuit pas, voyant son air doux et modeste, et surtout ses yeux remplis d’admiration.

Tonké ne dit mot, mais il s’approcha, humble et fasciné par tant de beauté. Oublieux des interdictions magiques, il franchit le ry de Blistain, une des limites du domaine des siens. En gage de son amour, il sortit de son pourpoint un des épis de blé géants que les nutons produisent mystérieusement dans leurs repaires. En s’inclinant devant la belle enfant, il lui donna ce gage, à la fois des pouvoirs secrets de sa race et de son affection.

Un sourire de fée le remercia, faisant bondir de joie son cœur devenu trop grand pour sa petite poitrine. Puis, reprenant son sang-froid, il comprit combien d’imprudences il venait d’accumuler. Il repassa d’un bond le ruisseau; criant un «au revoir!» de son étrange voix fluette, il disparut dans le bois et regagna la grotte de la Chantoire.

Le soir de ce jour-là, les voisins étaient à la veillée chez le père de Mignon à la ferme des Croisiers. Comme elle l’avait fait d’abord à sa mère, elle leur raconta son étonnante rencontre. Que fallait-il en penser? Que fallait-il faire?
- Méfie-toi, dit l’un. Il vaut mieux ne pas frayer avec ces bonshommes d’un autre monde. Ils ne sont pas chrétiens d’ailleurs.
- Il ne faut pas les dédaigner, dit un autre. E’épi qu’il t’a donné est un signe de bienveillance. L’amitié des sottais écarte les mauvais sorts et donne la prospérité. S’il t’a dit au revoir, ne le recherche pas, mais ne l’évite pas non plus. Les maniquets sont susceptibles. Ils ne supportent pas le mépris.

Un jeune homme abonda dans ce sens. C’était Conrad, un garçon rude et avide, qu’on avait fiancé à Mignon à cause de ses galons de sergent des dragons du duc de Limbourg. La jeune fille devinait quelque chose de la grossièreté et de l’avarice de Conrad, mais elle n’était pas insensible au prestige de l’uniforme. Il faut avouer que le soudard le portait bien. Il était grand, robuste, avec une voix forte, habituée au commandement. On disait que le duc voulait en faire un capitaine. Conrad faisait répandre ce bruit, pour mieux assurer ses projets de mariage.

- Va demain à la fontaine, dit Conrad à Mignon. Fais tes plus beaux sourires à ce freluquet. On verra bien ce que cela donnera.
Mignon y alla, surveillée sans le savoir par Conrad, dissimulé dans les branches d’un chêne. De là, il vit Tonké franchir à nouveau le ry de Blistain, et donner à Mignon un nouvel épi de blé enrobé d’or. Mais cette fois, enhardi par la gentillesse de Mignon, secrètement attendrie par son air implorant, il lui demanda de venir tous les jours à la même heure:
- Je n’ai jamais rien vu de plus beau que toi, lui dit-il. Je t’aime.
À ce moment, le vallon retentit d’un rire énorme, multiplié par l’écho. C’était celui du soudard, égayé de voir à quel minable rival il devait disputer le cœur de Mignon.

Égaré par son amour, Tonké, qui était cependant d’une race maligne et avisée, ne fit pas attention à ce rire, étonnant dans ce coin solitaire. Il revint tous les jours, payant d’un épi géant les quelques minutes pendant lesquelles il pouvait contempler le visage de Mignon. Sans rien en dire, car on se serait moqué d’elle, la naïve pucelle ressentait quelque douceur à ces rencontres, et au regard d’adoration éperdue qui montait vers elle.

Plus intéressé que jaloux – et comment l’aurait-il été, lui, si sûr de sa beauté et de sa force? -, Conrad encourageait Mignon à ne manquer aucun des rendez-vous du nuton.
- Ce Tonké arrondit la dot de la mignonne, pensait Conrad, aussi content de berner le sottai que de la richesse qui s’accumulait. Vingt épis magiques suffisaient pour une gerbe. Et il semblait que les gerbes elles-mêmes se multipliaient, dans une ancienne grange située à une centaine de mètres de la ferme des Croisiers. Ce bâtiment trapu, encore solide, n’était utilisé que lors de moissons exceptionnelles. Celle-ci en était bien une.
- Quand la grange sera pleine, nous nous marierons, dit Conrad. Le blé de ces naïfs sottais nous donnera fortune et farine pour les gâteaux de la noce. Tu verras, nous ferons une fête comme on n’en a jamais vue dans le pays depuis longtemps. On dansera, on boira, on mangera. Tout le monde aura la panse à en crever !

Chose étrange, Mignon n’était pas choquée par la grossièreté du dragon Conrad. Elle vivait dans deux rêves. Le premier était féerique et fugitif: la dévotion du fidèle nuton. Le second est celui que font beaucoup de filles: un mariage tout en bleu et rosé. Sous la tunique à brandebourgs, elle ne voyait pas le vrai Conrad, mais une sorte de prince charmant.
C’est à ce prince que, toute joyeuse, venant un jour à sa rencontre du côté du ry de Blistain, la jeune fille annonça:
- La grange est pleine. Nous pouvons nous marier!
Conrad la prit dans ses bras, la soulevant de terre et la fit, comme on fait avec un enfant, tourner à toute vitesse autour de lui, en criant à pleine voix:
- Mignon, ma mignonne, demain tu seras dragonne!

L’orgueil et l’écho jouèrent un très mauvais tour à Conrad, mais c’était mérité. Les coteaux alentour répétèrent le cri de fierté du dragon, enchanté d’avoir profité de la candeur d’un sottai. Or, rien n’est plus terrible que la colère des doux et des humbles.
Tonké, caché dans les broussailles, près de la fontaine, entendit le cri de triomphe de Conrad, et l’écho lui répéta trois fois le son de la voix rauque du soudard clamant: «Mignon, ma mignonne, demain tu seras dragonne!»
Il avait compris.

Que se passa-t-il la nuit suivante? Les récits de vieux villageois recueillis à ce propos, à la fin du siècle dernier par Jean Levaux, parlent d’un violent orage. Il semble bien que la colère de la nature et celle des nutons, plus proches que nous de ses mystères, éclatèrent en même temps. Jusqu’à l’aube les éclairs déchirèrent le ciel, le tonnerre secoua tout le pays de Herve. Chacun, terrorisé, se terra chez soi.

 

La Légende du cheval Bayar 23 août 2010

Classé dans : CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 12 h 46 min

Dans le noble château d’Albi vivait au temps de l’Empereur Charlemagne à la barbe fleurie, un seigneur de haute lignée qui avait nom Aymon. Il avait vaillamment combattu contre les Sarrasins et c’est pourquoi l’Empereur, dans sa sagesse, lui avait octroyé ce duché de Dordogne qui avoisine les pays que désolèrent si cruellement les Infidèles.

Le fief fut certes en bonnes mains ; le duc de Dordogne guerroya si ardemment au nom de son maître. et seigneur que les mécréants durent quitter les marches de l’Empire et se réfugier par delà les Pyrénées.

Las ! Tant de courage et de vaillance ne furent guère récompensés. Charles fit bien tenir à Aimon les marques les plus flatteuses de son estime, il le maintint dans ses duché, honneurs et prérogatives, mais petit à petit il oublia son preux vassal qui n’avait plus d’occasion de se distinguer par des actions d’éclat et qui, loin de la cour d’Aix-la-Chapelle, ne pouvait pas se faire remarquer parmi les courtisans.

A d’autres les terres fertiles de la Champagne et de la Brie, à d’autres les riches fiefs de la riante Touraine, à Aymon les champs où dans les bonnes comme dans les mauvaises années, ne poussent guère que des cailloux. Dans la grande salle du château d’Albi, autour de Hi table pauvrement servie où les pois chiches et les oignons cuits sous la cendre remplaçaient le plus souvent le rôti et la venaison, ne régnait pas la gaîté. Rares étaient les convives désireux de partager une aussi maigre pitance ; les voyageurs eux-mêmes, instruits, par la voix de la renommée, de la pauvreté du duc, évitaient de frapper à sa porte, sachant que, si l’accueil qu’ils recevraient était cordial, ils ne répareraient que faiblement leurs forces.

Et pourtant la jeunesse ne manquait pas dans la sombre et fière demeure. Il y avait là Renaud, le fils aîné d’Aimon, dont la noble prestance était trait pour trait celle de son valeureux père. Tout jeune il avait manié la lance à ses côtés et savait, à l’âge où ses compagnons ne songent qu’à dénicher les petits oiseaux, frapper de l’épée et dompter un cheval fougueux.

Guichard, le second, également habile aux jeux guerriers, excellait à retracer, avec des couleurs délayées dans la colle, des épisodes de combats ; il avait sur les murs nus de la salle du château, peint des scènes qui rappelaient les hauts faits de son père de façon si saisissante que des vieux compagnons d’armes du duc en avaient été émerveillés.

Le troisième, Alard, composait des poèmes et des chansons en s’accompagnant sur ’une sorte de luth de sa fabrication et quand il chantait quelque noble et touchante histoire, les yeux parfois se remplissaient de larmes.

Richardet, le plus jeune, dont la naissance avait coûté la vie à sa mère, la pieuse Crysalinde, eut souhaité guerroyer, peindre ou chanter comme ses aînés, mais sa nature douce et timide lui interdisait de se mettre en avant. C’est à lui pourtant, à sa sagesse bien au-dessus de celle des garçons de son âge, il avait à peine dépassé sa quinzième année, que son père et ses frères recouraient quand ils souhaitaient un avis. Il était le chéri de Bradamante, sa soeur, qui tenait la place laissée vacante par une mère adorée.

Combien je voudrais, disait parfois Renaud, aller châtier ces partis d’Infidèles qui, quittant leur royaume par delà les monts viennent désoler les pauvres paysans et ruiner leurs demeures. A rester ici, mon bras se rouille et à un âge où vous, mon Père, vous étiez déjà couvert de gloire, je me morfonds comme un vieillard à l’abri de ces murs.

- Ah ! Chevaucher dans le beau soleil du matin, aller jusqu’à la forêt, soupirait Guichard, me remplir les yeux de visions inconnues et ]es fixer ensuite sur un tableau !

- Visiter les villes voisines et les pieux sanctuaires, répétait Alard, apprendre de belles histoires de héros et de saints et les traduire en chansons ; écouter la voix des cloches et des oiseaux et les imiter sur mon luth !

- Voir le monde ! ajoutait Richardet.

- Mais, mon Père, votre vieux cheval d’armes est mort l’an passé ; mon tarbais est poussif et bute à chaque pas.

- La jument est aveugle.

- Le genet d’Espagne que vous avez pris au roi Marsile est tout au plus bon à aller au marché.

- Aucun ne pourrait nous porter.

Les plaintes de ses enfants allaient au coeur d’Aimon qui se rappelait sa jeunesse ; il baissait la tête et des larmes tombaient sur sa barbe grise.

L’Ennui, fille d’Inaction, régnait sur ces jeunes coeurs et chaque jour leurs fronts étaient plus soucieux. Ils montaient sur la haute tour du donjon pour voir aussi loin que portait la vue et toujours ils redescendaient plus chagrins et plus maussades.

- Je crains pour la santé de mes frères, disait Richardet à sa soeur Bradamante, mais. il ne parlait pas de sa tristesse à lui qui avait chassé de ses joues les couleurs de la jeunesse.

Que pouvait Bradamante ? Elle tenait de sa mère quelques pauvres bijoux qui lui semblaient les plus précieux qu’il se put voir. Un jour qu’un marchand se présenta au château, elles les lui montra en cachette, décidée à sacrifier ce trésor si cher au bonheur et à la santé de ses frères.

Le marchand, venu de Jérusalem et qui trafiquait de tout ce dont on peut trafiquer : or, argent, pierreries, soies précieuses, parfums, épices, plongea la main dans le coffret de Bradamante et quand il eut bien tout pesé, soupesé, tourné, retourné, regardé et examiné, il offrait un prix qui n’eut pas permis d’acheter même une vulgaire bourrique.

La jeune fille reprit son coffret et remonta dans sa chambre auprès de son rouet ; ses chers bijoux avaient perdu pour elle tout attrait puisqu’elle ne pouvait les sacrifier à la joie de ses frères. Elle pleurait donc en filant sa laine, quand, tout à coup, une lueur illumina sa chambre où déjà s’allongeaient les ombres de la fin du jour.

Devant elle se tenait une femme aux traits purs, vêtue comme les dames qui vivent à la Cour des Rois et qu’elle avait vues aux vitraux de l’église Sainte-Cécile.

- Bonjour, Bradamante, dit l’apparition.

Bradamante, saisie, ne put articuler une parole, mais elle se leva et fit à la belle dame une profonde révérence.

- Je vois, continua la dame, que vous ne savez pas qui je suis. Vous ne m’avez d’ailleurs jamais vue : je suis la Fée Orlan de et j’appartiens à votre famille.

(Nous avons dit que le duc de Dordogne était de haut lignage ; il comptait parmi sa parenté non seulement des personnes de grande naissance, mais encore des enchanteurs et des fées.)

- Je sais la cause de votre chagrin qui a touché mon coeur. Je puis faire quelque chose pour vous ou plutôt je sais qui peut et veut le faire, car les questions de palefrois et d’armes ne sont pas de mon domaine. J’ai parlé de la chose à, notre cousin Maugis, le magicien, qui vous exaucera. Voici donc sa volonté : Demain, sur le mur du château qui fait face au Midi,devra être dessinée l’image d’un cheval tel que le souhaitent vos frères. Quand le soleil sera au haut de sa course, il se produira tel événement qui vous comblera d’aise.

L’apparition commençait à s’effacer et Bradamante, revenue de sa stupeur, était sur le point de remercier sa bonne cousine quand Orlande, déjà à demi évanouie dans l’ombre du soir étendit la main :

Je vous dirai encore ceci : Si l’un de vos frères dans ses chevauchées a besoin de mon aide, qu’il m’appelle une fois, mais une fois seulement car les fées ne doivent pas trop fréquemment intervenir dans les affaires des hommes, je lui porterai secours.

Et sur ces mots, la fée disparut.

Dès l’aube du lendemain, on put voir les quatre frères et Bradamante devant le grand mur qui ferme vers le Sud le château d’Albi.

Guichard, tenant à la main un morceau de charbon de bois, avait esquissé sur la pierre un splendide coursier. Sa taille était d’une coudée plus haute que celle des chevaux les plus grands, son encolure était souple, ses membres fins et nerveux, son dos long et sa croupe robuste.

Renaud avait exigé que son frère ajoutât au dessin un harnachement complet dont il avait précisé le moindre détail. Allard avait voulu qu’il eut une superbe crinière et que sa longue queue balayât le sol.

Richardet s’était contenté de prier son frère de mettre plus de feu et d’intelligence dans le regard de l’animal.

Bradamante approuvait, mais à mesure que le temps passait, un peu d’inquiétude naissait dans son tendre coeur ; elle craignait, sans oser dire ses craintes, qu’une désillusion n’augmentât encore le chagrin de ses frères après une si ardente espérance.

Le soleil montait à l’horizon. Soudain en entendit à la cathédrale, comme à l’église Saint-Salvi, comme dans tous les couvents des moines et des nonnes, tinter les premiers coups de l’Angélus.

Alors, il se produisit un fait inouï : la pierre sembla s’animer, on eut dit que quatre fers frappaient ensemble le mur et, devant les jeunes gens, stupéfaits malgré leur attente, un cheval, un vrai cheval, vivant et piaffant, hennissait joyeux. Le dessin sur le mur était effacé, mais le coursier était bien tel qu’il avait été tracé : même taille, même puissance, même finesse, dans son oeil luisait cet éclat intelligent qu’avait souhaité Richardet.

Sa couleur même était celle que lui avait donnée le charbon de Guichard. Il était bai-brun. C’est pourquoi de toutes les bouches sortit un seul cri : « Bayar » ce qui veut dire le « bai ». Ce fut le nom que devait porter désormais le noble animal.

Dans la joie perça pourtant vite une inquiétude, car il n’y a pour les hommes, même les meilleurs, point de joie parfaite : Qui monterait ce cadeau féérique ?

- C’est toi, l’aîné.

- Non, c’est toi qui l’as dessiné.

- Non, c’est toi qui l’as voulu si beau.

- Non, c’est toi qui as exigé que son regard fût si fier.

Et tous luttaient de générosité tandis que le coursier attendait le bon vouloir de ses maîtres. Alors Bradamante parla :

- Ce cheval semble si fort, son échine est si longue, si haute sa stature, si puissants ses membres, qu’il pourrait bien vous porter tous les quatre.

A ces mots qui les mettaient d’accord, tous, d’un bond, s’élancèrent sur le dos de Bayard qui, en quelques foulées de galop les emmena vers la campagne.

Ce fut alors la joie dans le château d’Albi. Autour de la table frugale s’asseyaient maintenant au retour de leurs randonnées quatre jouvenceaux enivrés de grand air, d’action et d’espace.

Les brigands infidèles châtiés étaient retournés derrière l’abri de leurs montagnes, leur fuite était retracée en de vivants tableaux sur les parois des salles et même sur celles de l’église Sainte-Cécile. Les vaillants exploits étaient chantés par Alard de si habile façon que les seigneurs des alentours venaient en écouTer le récit. Et Richardet partageait toute cette joie.

Il n’était bruit dans merveilleuses chevauchées des quatre fils Aimon sur leur cheval Bayard.

A travers tout le Languedoc chevauchèrent les quatre frères. Apprenaient-ils qu’ici un baron abusant de sa force avait opprimé un voisin plus faible, que là une veuve ou des orphelins avaient été victimes d’une injustice, ils couraient châtier l.’auteur du méfait.

Ils survenaient si vite que le coupable n’avait pas le loisir de rassembler ses partisans e_ de se mettre en état de défense. Il avait tout juste le temps de recommander son âme à Dieu avant de recevoir le châtiment qu’il méritait.

Le bruit de ces exploits accomplis avec la promptitude de la foudre se répandit bien vite dans l’Empire. Des émissaires accouraient de toutes parts pour demander la protection des quatre preux écuyers.

- Beaux Seigneurs, disait l’un, la dame de Puy-Guillaume s’est vu ravir les troupeaux de ses paysans par le baron de Thiers, elle ne sait comment se faire rendre justice.

Les jeunes fils du brave Tancrède de Vezelaye disait l’autre, orphelins de leur valeureux père, ont été emmenés en captivité par des brigands qui hantent les forêts de Bourgogne.

Et tous réclamaient aide et protection.

Point n’était besoin pour eux de répéter leur requête. Tandis qu’ils reprenaient lentement le chemin de leur pays, les quatre fils Aimon, sur le dos de Bayard, couraient comme le vent vers l’endroit désigné. Et malheur à l’oppresseur ou au ravisseur.

C’est ainsi qu’on les vit passer en Auvergne, en Bourgogne, dans les plaines de Flandre, sur les bords fleuris de la Loire ou aux rivages rocheux du Rhin. Nulle part ils ne séjournaient et leur besogne de justice accomplie, ils retournaient au château du duc, leur père, non sans rapporter maintes fois un riche butin prélevé sur le trésor de l’avare et du méchant.

Tant de beaux exploits ne pouvaient pas ne pas venir aux oreilles de l’Empereur Charles. Un soir qu’il soupait en son palais à Paris, où il était venu se reposer dans le climat de ses douces provinces de l’Ile-de-France des rigueurs de l’hiver d’Aix-la-Chapelle,son neveu Roland, pour le divertir, lui fit le récit des hauts faits des fils du preux Aimon.

- Mais, par Dieu ! s’exclama Charles, comment ces jeunes gens peuvent-ils accomplir tant de belles prouesses en des lieux si distants l’un de l’autre. Si ce que tu dis est vrai, Roland, et je ne doute pas de tes paroles, il faudrait une vie humaine pour mener à bien toutes ces expéditions.

- Voilà où est le secret de leurs succès, répliqua Roland ; ils possèdent un cheval merveilleux nommé Bayard tant il est de robe sombre ; ce cheval qui leur fut, dit-on, donné par une fée, les transporte tous les quatre par monts et par vaux plus vite que ne vole l’hirondelle légère.

L’Empereur réfléchissait à ces paroles quand s’éleva la voix insidieuse de Ganelon, le fourbe :

- Est-il permis à de simples écuyers de posséder pour leur commodité personnelle un cheval aussi incomparable ? N’est-ce point là une monture de roi et que seul l’Empereur devrait posséder ?

- Puis-je songer à dépouiller les fils de mon preux compagnon d’un bien qui leur est précieux et dont ils font un si noble usage ? Est-ce bien à moi, dont la mission sur terre est de faire régner la justice, de m’emparer de ce qui est à mes sujets et de leur faire du tort ?

- Qui donc parle de les dépouiller ? Vos trésors sont assez considérables pour que vous puissiez les dédommager largement de leur monture et leur permettre d’acheter quatre palefrois dignes des plus nobles chevaliers et dont de jeunes écuyers comme eux pourront se montrer à bon droit orgueilleux.

L’Empereur réfléchissait, mais son coeur était juste.

- Si pourtant, c’était précisément leur cheval que veuillent posséder les fils de mon féal compagnon, il est de leur droit de le conserver et ce serait mal agir que de m’en emparer même en en payant le prix et au-delà.

Roland et les autres barons approuvaient ces paroles, mais Ganelon, à qui toute supériorité, quelle qu’elle fût, était insupportable et qu’aigrissait la renommée naissante des quatre fils Aimon, ne se tint pas pour battu.

- Certes, c’est là parler en homme équitable, mais vous n’êtes pas un homme comme un autre qui agit pour son intérêt personnel. Votre intérêt se confond avec celui de l’Empire. Or, songez qu’un cheval comme celui-là rendrait d’éminents services pour le gouvernement de vos peuples. Avec lui, plus de distances ; les marches les plus lointaines seraient au coeur de vos Etats. Eclaterait-il aux frontières quelque événement important ? Un émissaire mandé par vous reviendrait vous en rendre compte pour ainsi dire dans la journée. Le bien public ne doit-il pas passer avant tout le reste ?

- Tes paroles. Ganelon, semblent inspirées par un sens politique et pourtant je ne suis pas convaincu. Du reste, ce cheval est peut-être moins merveilleux qu’on ne le dit ; il faut, dans les récits, faire la part de l’exagération. Ce que nous a dit notre bien-aimé Roland, il ne l’a pas vu de ses yeux.

- Ceux qui m’ont rapporté ces choses sont dignes de foi, dit vivement Roland.

Alors Ganelon de sa voix la plus douce :

- Il y a un moyen, Seigneur, de vous assurer de l’exacte vérité : faites venir à Paris les fils Aimon, recevez-les avec honneur. Ils ne pourront qu’être flattés de cette distinction. Puis, dans la carrière qui se trouve au bord de la Seine, auprès de la tuilerie, ordonnez qu’une course mette en ligne les meilleures montures de vos barons. Les fils Aimon y prendront part. Vous verrez courir leur cheval. S’il est vainqueur et si vous le jugez utile à votre service, il vous sera alors facile, en le payant d’un prix élevé et en comblant de dons ses possesseurs, de le mettre dans vos écuries.

Charles réfléchit un instant.

- Ceci me paraît sensé. D’abord, il me sera agréable de montrer à mon vieux compagnon Aimon que je l’honore en la personne de ses fils et ensuite je suis curieux de voir leur coursier fabuleux. Pour le reste, les événements nous guideront. Je te charge, Ganelon, d’arranger tout ceci.

Dans sa joie de nuire et de faire de la peine à autrui, Ganelon ne perdit pas une minute. Un écuyer, doté d’une solide escorte et chargé de riches présents, partit sur l’heure pour Albi, portant un message rédigé par Ganelon et signé de la main même de l’Empereur.

La petite troupe parvint à Albi un peu après le repas du soir. Aimon était doucement assoupi au coin de la grande cheminée. C’était là sa place favorite ; car, à vrai dire, il n’y avait pas de feu dans l’âtre, on était au mois de mai qui est particulièrement chaud en Dordogne.

Renaud était occupé à faire reluire une superbe épée à deux tranchants d’un curieux travail flamand, dont il s’était emparé dans un combat contre Godefroy le Cruel, comte de Liège.

Alard tirait de son luth des sons harmonieux.

Guichard ornait d’un couteau habile un coffre de mariage destiné à une de ses petites cousines. Il y sculptait, autour d’un trophée d’armes, mille plantes gracieuses : chèvrefeuilles, jasmins, volubilis, mêlés à des feuilles de laurier.

Richardet, à voix basse, causait avec Bradamante qui filait de la laine.

- Je ne sais pourquoi, disait-il, je ne me sens pas ce soir l’esprit au repos. Pourtant nous venons d’une belle chevauchée qui nous a rapporté grande gloire dans tout le pays de Flandre. Mes frères sont joyeux ; mon père, dans sa vieillesse, revit en ses enfants et toi, chère Bradamante, tu souris à ton ouvrage. Il semble qu’un malheur va fondre sur nous.

- Il ne faut pas, dit la douce Bradamante, parler ainsi du malheur, c’est, dit-on, l’attirer. Ton inquiétude provient sans doute de ta fatigue ; tu partages les travaux et les périls de tes frères plus âgés et plus forts que toi. Je vais te préparer une tisane de tilleul qui calmera tes esprits.

Elle se levait pour aller apprêter le breuvage promis, quand on heurta à la porte du château. Quel était le voyageur attardé qui venait à cette heure ? Un bruit de voix retentit sous la voûte et un serviteur vint annoncer le messager de l’Empereur.

En un instant tous furent debout et même le vieil Aimon retrouva pour quitter son fauteuil la vivacité de sa jeunesse. Le messager fut introduit, tandis que les cavaliers de son escorte étaient menés dans la salle des gardes pour se rafraîchir et que les vieux serviteurs préparaient une bonne litière pour leurs chevaux dans les vastes écuries vides, où seul Bayard occupait une large place.

A la vue de ce palefroi merveilleux, les coursiers venus de Paris semblèrent éprouver une crainte et se serrèrent l’un contre l’autre au fond des écuries et on ne les entendit ni hennir ni piaffer.

Pendant ce temps, le messager impérial était dans la salle haute traité avec les plus grands honneurs. Tout ce que l’on put trouver de délicat dans le château fut mis à sa disposition. Quand il se fut rassasié et abreuvé, nul n’ayant eu la téméraire indiscrétion de lui demander le but de sa visite, il remit la lettre signée de son maître et ce fut Richardet à qui incomba le soin d’en donner lecture.

Le message commençait par un salut affectueux et courtois pour le preux Aimon et continuait par des paroles flatteuses pour ses fils, puis on en arrivait à la partie principale.

L’Empereur désirait connaître les enfants d’un vieux et féal serviteur, il souhaitait les recevoir à Paris où il séjournait quelque temps encore et il les conviait à sa Cour. Il leur enjoignait de venir avec le noble Coursier qui émerveillait les provinces et qu’il voulait considérer de ses yeux.

Aimon fut tout attendri de voir que son suzerain ne l’avait pas oublié dans son éloignement. Renaud, Guichard et Alard exultaient à l’idée de voir Paris et les merveilles de la Cour Impériale. Leur joie à tous fut encore augmentée par les riches présents qui, de la part de Charles, leur furent distribués et même Bradamante regardait avec plaisir et un peu d’orgueil la belle croix en or enrichie de pierreries de toutes couleurs que le messager avait suspendu à son cou. Seul, Richardet restait rêveur.

- Eh ! quoi, Richardet, n’es-tu pas heureux d’aller à Paris, de voir Charles, notre suzerain et tous les beaux seigneurs et toutes les belles dames de la Cour ?

- Je me réjouis comme vous, mes frères, mais si je quitte volontiers notre château pour des combats que je connais, je crains un peu de le laisser pour une cour dont j’ignore les coutumes et les usages. Ses frères le plaisantèrent un peu sur sa timidité et pour la première fois se moquèrent de ses pressentiments.

Dès le lendemain, il fallut songer au voyage. Les quatre jeunes gens s’équipèrent de leurs plus galants atours et Richardet ne parut pas le moins bravement accoutré. Le messager impérial, selon les ordres reçus pressait ce départ. Il ne devait pas les accompagner. Aussi bien n’eut-il pas pu avec sa troupe suivre le pas rapide de Bayard.

Quand sonna l’heure de la séparation, Aimon embrassa tendrement ses fils, les chargeant d’un message de reconnaissance pour l’Empereur.

Voyant son frère Richardet encore tout pensif, Bradamante le tira un peu à l’écart et lui dit : Je dois, mon cher Richardet, te faire part d’une communication de notre cousine, la fée Orlande, communication que j’ai gardée pour moi tant que je savais que vous ne couriez que des risques de guerre où vous n’eussiez jamais voulu en profiter. Si vous vous trouvez en péril, une fois, mais une fois seulement, invoquez cette bonne Fée et elle viendra à votre secours. Evitez de l’invoquer sans nécessité, elle ne pourrait plus rien pour vous à l’heure du vrai péril.

Puis Bradamante embrassa Richardet qui alla prendre place sur le dos de Bayard derrière ses trois frères.

Et ce fut la chevauchée vers Paris. Quels fleuves ils franchirent, à travers quelles plaines ils galopèrent, quelles forêts ils traversèrent, quelles montagnes ils gravirent, nous ne vous le dirons pas, un atlas vous renseignera mieux que nous. Mais au bout de peu de temps ils se trouvèrent aux portes de Paris qui, tout en étant bien plus petit que le Paris que vous connaissez, leur parut pourtant une immense cité.

Ils pénétrèrent dans les faubourgs, passèrent au pied des tours où plus tard devait s’élever la Bastille, franchirent un pont édifié par les Romains et arrivèrent au Palais Impérial qui était bâti dans l’IIe de la Cité.

Là, ils trouvèrent une grande foule de seigneurs somptueusement harnachés et de dames superbement parées. Tous et toutes voulurent admirer le coursier merveilleux qui avait parcouru tant de lieues avec quatre cavaliers et qui pourtant semblait sortir de l’écurie tant il était frais et fringant.

Certains crurent remarquer que le coursier avait des ailes.

- C’est un ange, disait celle-ci.

- C’est un diable, affirmait celui-là.

- C’est Pégase, déclarait un docteur.

Ganelon, au nom de l’Empereur, était venu au-devant des quatre frères pour les mener auprès du souverain, ce à quoi ceux-ci ne consentirent qu’après que Bayard eut été placé dans une écurie digne de lui, et pansé et pourvu d’une abondante pitance.

Quand ensuite, s’étant baignés, parfumés, et ayant rajusté leur équipement souillé par la course, ils se furent présentés devant l’Empereur, ils reçurent de Charles un si gracieux accueil que leur coeur s’amollit dans leur poitrine. Richardet lui-même, devant tant d’augustes prévenances, sentit se dissiper ses inquiétudes.

Un magnifique repas fut servi où les jeunes gens occupaient les places d’honneur aux côtés de l’Empereur. Il leur fallut à plusieurs reprises conter leurs exploits, tant chacun était curieux, je les entendre puis ; comme par hasard, la conversation tomba sur Bayard, le cheval merveilleux.

Ganelon prit la parole :

- L’Empereur désirerait voir cette bête incomparable, mais non point tenue en main ou dans une écurie ; il aimerait se rendre compte de ses qualités. Un cheval au repos c’est une épée au fourreau ; on n’en peut juger la valeur. C’est pourquoi j’ai reçu

ordre de réunir les meilleures montures appartenant aux seigneurs de la Cour afin de les faire se mesurer entre elles dans une course. Des prix d’une richesse incomparable récompenseront le vainqueur. Si votre cheval est ce que l’on dit, vous retournerez à Albi tout ruisselants d’or et ce sera un grand honneur pour vous.

Les quatre frères ne pouvaient qu’acquiescer. D’ailleurs, ils n’étaient pas fâchés de briller au milieu de tous ces barons dont quelques-uns, malgré la faveur de l’Empereur, les considéraient avec un peu de dédain.

Le jour fut pris pour le surlendemain afin que cavaliers et monture pussent se reposer du long voyage, et tard dans la nuit chacun se retira. Au lieu des beaux appartements qui leur avaient été préparés, les quatre frères obtinrent licence de reposer dans l’écurie auprès de leur cher Bayard.

Ils prirent donc congé de l’Empereur, mais en se retirant, Richardet, qui avait l’ouïe fine, entendit un des barons, c’était Ganelon mais il ne le reconnut pas, qui disait à un autre seigneur :

- Ils font bien de profiter de leur cheval, il ne sera pas à eux bien longtemps.

Ces paroles rendirent à Richardet toutes ses craintes. Une fois étendu sur la bonne paille fraîche à côté de ses frères, il leur redit ce qu’il avait surpris. A leur tour, l’inquiétude les prit malgré leur bonne humeur et l’effet bienfaisant des vins qu’ils avaient bus.

Quelqu’un voulait donc les dépouiller de leur bien le plus précieux ? Ils ne pouvaient songer que l’Empereur trempât dans ce noir complot. Alors l’avertir ? Mais c’était parler contre un de ses courtisans, de ses amis. Il ne croirait pas la véracité de ce rapport. Peut-être entrerait-il dans une de ces colères qui font trembler l’Empire ?

D’ailleurs, opina Renaud, les paroles que tu as entendues n’exprimaient peut-être non un projet mais une crainte, un pari engagé, que sais-je ?

Richardet conservait son opinion, mais il ne voulait pas contrarier ses frères ; il dit :

- Il faut, en tous cas, nous tenir sur nos gardes. Si on convoite Bayard c’est qu’on le sait le meilleur de tous les chevaux connus. S’il se révèle inférieur aux autres, non seulement on ne nous le disputera plus, mais les barons, heureux d’avoir gagné la course, auront pour nous de l’amitié au lieu de ressentir l’envie qu’inspire toujours un rival heureux.

- C’est vrai, dit Renaud, mais nous n’aurons pas le prix.

- Nous semblerons à tous ridicules, ajouta Guichard.

- Et on dira, une fois de plus, conclut Alard, que les gens du Midi sont vantards et menteurs.

Mais, Richardet fut si persuasif, qu’enfin ses frères partagèrent son opinion.

Dès le lendemain au petit jour, Richardet, accompagné de Guichard se rendit dans la boutique d’un marchand de drogueries et acheta une certaine pommade. En rentrant, Guichard le peintre habile étendit cette pommade sur le poitrail et aux boulets de Bayard dont lés poils blanchirent instantanément comme ceux des vieux chevaux.

- Il ne reste plus, dit Richardet, qu’à attendre l’heure de la course et de nous en tenir à notre projet.

Ces deux jours ne furent qu’une fête en l’honneur des fils Aimon. Les Seigneurs se disputaient leur compagnie, mais toujours l’un d’eux, à tour de rôle, restait en faction auprès de Bayard. Ils ne remarquaient rien d’anormal et si affectueux étaient les propos des compagnons de Charles que parfois Renaud, Alard et Guichard se prenaient à rire des inquiétudes de Richardet.

Enfin vint l’heure de la course. Les concurrents se dirigeaient vers la carrière qui s’étendait sur les rives de la Seine dans la campagne, en aval de la Cité, à l’endroit où déjà se trouvait une fabrique de tuiles qui devait bien plus tard donner son nom àunpalais et à un jardin.

Tout autour d’un vaste-espace réservé aux coureurs s’élevaient des tribunes bondées de spectateurs. L’Empereur, entouré de sa Cour, plus brillante qu’on en vît jamais, occupait une loge surélevée ornée de tentures et de tapisseries, tout près de la borne qui servait de but.

Une estrade devant la loge impérialepliaitsous le poids des prix destinés au vainqueur : armes étincelantes,bijouxprécieux, coffrets enrichis de pierreries, sacs d’écus, il y avait même une couronne d’or fin ciselée sur le modèle de la couronne impériale.

Les concurrents, montés sur leurs chevaux, réunis en peloton sous les ordres d’Aymar, maître des jeux, défilèrent devant l’Empereur afin de le saluer ; ils voyaient en passant les récompenses promises aux meilleurs et il s’élevait parmi eux un murmure d’admiration et d’envie.

- Ne serions-nous pas heureux, chuchota Renaud à ses frères assis derrière lui sur Je dos de Bayard, de rapporter ces nobles prix à notre père et à notre soeur au lieu de l’humiliation d’une défaite ?

- Ce serait tout de même payer trop cher la perte de Bayard, répondit Richardet à voix basse.

L’Empereur, fit, à leur passage devant lui, un petit signe d’amitié aux fils Aimon, il admira en connaisseur leur superbe monture, mais eut un mouvement d’étonnement en voyant les poils blancs qui tachaient sa robe.

- Ne sont-ce pas là des signes de vieillesse ? murmura-t-il.

Mais Ganelon était auprès de lui :

- Je pourrais vous indiquer, Seigneur, dans quelle échope s’est en une matinée gagnée cette vieillesse. Les concurrents étaient arrivés au bout de la carrière d’où devait partir la course. Richardet répétait ses recommandations :

- Il faut, Renaud, toi qui guides notre monture, que tu te laisses distancer par les autres, il faudrait même que Bayard fit semblant de butter et de boiter. Bayard, notre fidèle ami, m’as-tu compris ? Bayard baissa la tête pour dire que les ordres de son jeune maître seraient exécutés. Renaud se résignait difficilement. Guichard intervint :

- Richardet nous a toujours été de bon conseil, écoutons-le.

La bannière, signal du départ, fut abaissée, les concurrents s’élancèrent rapides. Le premier, Aldebert de Flandre passa comme une flèche suivi de peu par Jérôme de Thuringe, plusieurs autres encore dépassèrent Bayard qui s’en allait d’un galop poussif de vieux cheval. En passant à ses côtés les cavaliers se retournaient et ricanaient. L’un d’eux, Théodule le Noir lança même :

- Ah ! ah ! ce cheval qui devait nous distancer tous n’est qu’une piteuse rosse et ses cavaliers de pauvres vantards.

A ces mots, Renaud, qui déjà souffrait mille morts dans son amour-propre, sentit son sang bouillir. Devant lui galopaient triomphants les cavaliers, et lui était le dernier de la course tandis que le premier n’étaient qu’à quelques coudées du but. Renaud ne se contint plus, il piqua des deux et rendit la main :

- Advienne que pourra ! Bayard ! Cher Bayard ! sauve ton honneur et celui de tes maîtres !

Alors on vit un spectacle extraordinaire. Bayard tendit l’encolure et fit entendre un hennissement furieux, puis brusquement il s’élança. En un éclair, il dépassa et Théodule le Noir et Adéhaume de Tours et tous les autres et parvint à la hauteur de Jérôme de Thuringe. Tous pensèrent qu’un tourbillon était sur eux et se penchèrent sur les oreilles de leur cheval.

Adalbert de Flandre allait toucher le but et déjà Son nom retentissait dans les tribunes et dans la loge impériale. A ce moment, comme un trait, surgit Bayard qui ayant dépassé la borne vint s’arrêter net devant Charles à la barbe fleurie.

Ce fut une stupeur. Ganelon ricanait et murmurait à l’oreille de l’Empereur :

- Que vous avais-je dit ? Ces jeunes gens ont voulu se moquer de votre Auguste Personne, mais ce cheval a trop de valeur pour se prêter à cette supercherie. Il est fait pour votre service et non pour celui de ces jeunes garçons qui se gaussent de leur maître et seigneur.

Ces paroles émurent Charles. Il se pencha par-dessus la balustrade ornée de pourpre et dit aux jeunes vainqueurs :

- Voici les prix, ils vous reviennent de droit, je vous donnerai les chevaux et les bêtes de somme nécessaires pour les ramener au château de votre père avec une escorte qui assurera votre sécurité.

Les jeunes gens s’inclinèrent ravis et triomphants, mais l’Empereur continua :

- Cependant, je désire une chose, c’est que votre belle monture reste dans mes écuries. J’ai cru remarquer au début de la course qu’elle boitait. Sans doute votre ardente jeunesse la laisse-t-elle parfois manquer de soins ? Chez moi, rien ne lui fera défaut et elle retrouvera promptement la santé qui lui permettra d’assurer utilement le service de l’Empire. Il est bien entendu que le prix que vous en demanderez vous sera payé, fût-il son pesant d’or.

Un atroce chagrin pénétra comme un fer de lance dans le coeur des fils Aimon, un sanglot monta dans leur gorge. Ce fut pourtant d’une voix ferme que Renaud répondit :

- Sire Roi, nous vous remercions de votre bonté, mais notre cheval n’est pas à vendre ; il est pour nous un don précieux et le plus clair de nos biens. Gardez votre or ; gardez même le prix réservé au vainqueur de la course, nous nous contenterons de l’honneur.

La figure de l’Empereur s’empourpra, cette leçon infligée devant tout le peuple lui fut un cuisant affront.

- Que l’on s’empare des insolents, s’écria-t-il.

Aussitôt les hommes d’armes, les varlets d’écurie et même les barons s’élancèrent dans la carrière. Renaud, Guichard et Alard avaient tiré leur rapière.

- Nous ne pouvons tenir tête à tant de monde, leur dit vivement Richardet et nous ne trouverions aucune gloire à périr en rébellion contre notre hôte et suzerain. Notre salut est dans la retraite.

Alors, pour la première fois, Bayard s’élança pour fuir. Les archers lancèrent des flèches, mais autant jeter des pierres à un aigle en plein vol. Des cavaliers se précipitèrent à leur poursuite, les plus rapides étaient comme des escargots voulant forcer un lièvre.

Plus vite et toujours plus vite galopaient les quatre fils Aimon ; ils suivirent les rives de la douce Seine où les laveuses levaient les bras au ciel en voyant leur course furieuse.

Ils voulaient regagner la route du Languedoc. Ils pénétrèrent dans le grand faubourg qui s’étend sur la rive droite du fleuve. Les ruelles retentissaient du dur fracas des fers de Bayard. Celui-ci sautait les obstacles ou les renversait et les bourgeois et les artisans rentraient précipitamment dans leurs maisons de crainte ? : d’être emportés par l’ouragan. Ainsi les quatre frères arrivèrent-ils à la porte après laquelle s’étend la libre campagne. Mais l’officier qui la gardait voyant ce cheval portant quatre cavaliers crut à quelque rapt et refusa de baisser le pont-levis.

C’est en vain que Renaud supplia, menaça, l’officier resta sourd à ses prières comme à ses menaces. Les fils Aimon firent demi-tour pour chercher une autre sortie dans cette grande ville inconnue. Ventre à terre, ils parcouraient rues et ruelles, semant partout l’effroi, mais dans ces chemins tortueux, ils se perdaient comme en un labyrinthe et plusieurs fois ils reconnurent des carrefours où ils étaient déjà passés.

Tout ce temps perdu avait permis aux hommes d’armes et aux cavaliers de l’Empereur de pénétrer à leur tour dans la ville et de donner l’alarme. Plusieurs fois les quatre frères se heurtèrent à des partis de soldats ; à deux reprises ils forcèrent le passage, les armes à la main, mais le plus souvent ils refusaient un combat inégal et qui eût compromis inutilement leurs dernières chances de salut. Grâce à la vitesse de leur coursier, ils s’échappaient dans quelqu’autre ruelle.

Mais à quoi leur servait cette vitesse même ? Ils tournaient en rond comme un oiselet qui vole à tir d’ailes dans sa cage. Toujours plus étroit devenait le cercle où ils pouvaient se mouvoir.

Voilà que subitement ils voient devant eux une rue un peu plus large et qu’ils n’avaient pas encore par courue. Ils s’y élancent. C’est peut-être la liberté ! Ici point de soldats, le chemin est libre. On dirait que Bayard s’en rend compte, il redouble d’ardeur.

La rue fait un coude brusque. Et là, juste après ce coude, Bayard s’immobilise. La rue est barrée dans sa largeur. Une charrette est renversée et sur la charrette sont des sacs et sur ces sacs des tonneaux et entre les tonneaux luisent les heaumes d’hommes d’armes.

Une grêle de flèches s’abat autour des cavaliers. Les quatre fils Aimon se voient perdus. Encore une fois en leur esprit naît l’idée d’un combat désespéré, mais Richardet n’oublie pas les dernières paroles de sa soeur. Aucun péril ne peut-être plus grave que celui où ils sont. Ce qu’il n’eut pas fait pour lui, il le fait pour ses frères bien-aimés. Il s’écrie :

- Oh ! Fée Orlande ! Notre bonne cousine, venez à notre secours !

Alors, un prodige inouï s’offre aux yeux des soldats de l’Empereur : d’un bond le cheval est allé s’appuyer à un des murs de la rue. Pendant que les hommes d’armes regardent, il semble que la monture et ses cavaliers s’enfoncent dans la pierre ; le groupe perd son épaisseur.

Avec un cri, les soldats/s’élancent l’épée haute, le cheval et ceux qu’il porte se sont fondus dans la muraille et devant les assaillants écumant de rage, il n’y a qu’un grand dessin comme crayonné avec un morceau de charbon de bois qui représente un fier coursier et quatre cavaliers bien équipés.

A partir de ce jour on n’entendit plus jamais parler des quatre fils Aimon. Sur le mur pendant des siècles, le dessin subsista, de plus en plus effacé par le temps et les pluies. Le mur même est tombé sous la pioche des démolisseurs, mais le souvenir est resté et le nom de la rue rappelle encore l’épopée chevaleresque.

 

St Hubert

Classé dans : CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 12 h 38 min

Hubert, fils de Bertrand, duc d’Aquitaine et arrière-petit-fils de Clovis était en l’an 683 un seigneur célèbre dans toute la Gaule par son intelligence, sa richesse et sa bonté. Il était âgé de vingt-huit ans et jouissait d’une renommée des plus flatteuses et d’une santé superbe. Il avait un visage loyal, ouvert et souriant. Ayant delaissé la Neustrie où la corruption des grands lui causait souci et offense, il passait ses jours en Ardenne, chez son parent, Pepin d’Heristal, comme lui puissant seigneur et maire du palais des rois Austrasie.
On ne connaissait à Hubert qu’une passion vive, irrésistible, furieuse: la chasse. A part cela, peut-être à cause de cela, car la chasse le tenait éloigne des inévitables et ordinaires querelles, il avait une grande réputation de sagesse. Pourtant il ne pratiquait aucune religion, étant, certes, trop occupé de vénerie pour adorer aucun dieu. Il avait complètement oublié l’enseignement très chrétien reçu de sa tante, sainte Ode, qui lui servit de préceptrice, car la princesse Hugberne, sa mère, était morte en le mettant au monde.
Il se souciait donc fort peu de la messe et des solennités chrétiennes, mais il ne pensait pas mal faire. Il les ignorait simplement. Chaque jour, il était a la chasse, parcourait la forêt dont les halliers impénétrables étaient peuplés de sangliers et de loups, et ne rentrait à son château qu’à la nuit pleine. Parfois, sans les rechercher, il avait aperçu des idoles à l’abri de quelque chêne ou sur le bord des fontaines que les païens croyaient habitées de nymphes. Il ne s’était pas attardé dans leur contemplation. Car s’il n’était pas chrétien, il n’était pas davantage païen, encore qu’il ne fut pas loin de croire que chaque arbre de sa chère forêt possédât une âme émue et douce, ne se rendant pas compte sans doute qu’il prêtait ainsi simplement aux choses le reflet de son âme heureuse.
Le duc Hubert chassait ! Il s’occupait à bien dresser ses lévriers rapides, ses énormes matins de Tartarie et ses griffons poilus, et à affaiter les gerfauts de Meuse. Il aimait voir sa meute gravir les pentes des collines, tandis qu’il allait dans le feu du soleil ou parmi les tempêtes. Il maniait avec une dextérité égale la hache, l’épieu, le couteau, l’épée. Il tuait d’une main sûre.
Il savait que, pour les chrétiens, le cerf devait à sa noblesse d’être l’animal privilégié de Notre Seigneur Jésus-Christ; pourtant il se réjouissait d’entendre le cerf gémir, lorsque les chiens le tiennent rendu, et, en lui trouant le flanc avec l’épieu, sa main ne tremblait pas le moins du monde. Hubert attendait même, avec grande impatience, qu’il lui fut donné de rencontrer le fameux et presque introuvable cerf blanc, mais pour le seul fait de sa grande rareté, et non parce que sa mort octroyait au chasseur, comme chacun le savait de père en fils en Ardenne, le droit de baiser à son choix les lèvres de la plus douce et mignonne pucelle.
Un jour d’hiver, Hubert partit à cheval pour la chasse, dès les premières lueurs de l’aurore. C’était le jour de la fête de la Nativité de Notre Seigneur. Du givre était épandu sur les arbres; du brouillard flottait au creux des vallons; quelques flocons de neige tombaient. Et comme il commençait à chasser, un cerf dix-cors, entièrement blanc, d’une taille extraordinaire, bondit d’une fourre et s’élança devant lui, l’entrainant dans les profondeurs de la forêt où le galop de son cheval le poursuivit. Après plusieurs heures, le cerf ne montrait toujours aucune fatigue alors qu’Hubert était rompu. Pourtant la course folle continua.
Soudain, il s’arrêta net. Dans une vision de lumière, Hubert vit entre les bois du cerf l’image du Crucifié et il entendit une voix qui lui disait :
- Hubert ! Hubert ! Jusqu’à quand poursuivras-tu les bêtes dans les forêts ? Jusqu’à quand cette vaine passion te fera-t-elle oublier le salut de ton Ame ?
Hubert, saisi d’effroi, se jeta à terre et, comme Saint Paul, il interrogea la vision :
- Seigneur ! Que faut-il que je fasse ?
- Va donc, reprit la voix, auprès de Lambert, mon évêque, a Maëstricht. Convertis-toi. Fais pénitence de tes pêchés, ainsi qu’il te sera enseigné. Voilà ce à quoi tu dois te résoudre pour n’être point damné dans l’éternité. Je te fais confiance, afin que mon Eglise, en ces régions sauvages, soit par toi grandement fortifiée.
Et Hubert de répondre, avec force et enthousiasme:
- Merci, ô Seigneur. Vous avez ma promesse. Je ferai pénitence,
puisque vous le voulez. Je saurai en toutes choses me montrer digne de vous!
Hubert, duc et maire du palais des rois d’Austrasie, tint parole. Il se rendit auprès de Lambert, son évêque, qui le reçût avec joie. Il implora sa protection, l’assurant qu’il voulait consacrer a Dieu le reste sa vie commencée dans l’impiété. L’évêque lui donna sa bénédiction en Notre Seigneur Jésus-Christ et le mit sur la voie vertueuse et difficile du salut.
Abandonnant palais et richesses, renonçant à toutes les vanités de ce monde, Hubert se retira à Andage, dans les bois de Chamlon, ou Notre Seigneur s’était montré à lui dans les ramures d’un cerf blanc, sous la forme d’une croix étincelante.
Il habitât le monastère élevé en cet endroit par Plectrude, femme de Pépin d’Heristal, pour perpétuer le souvenir de l’incroyable mais véridique intervention de Dieu en faveur de son parent. Vêtu d’une rugueuse cotte de mailles appliquée sur sa chair, ne mangeant que racines, Hubert vécut là sept années, dans le recueillement, uniquement occupé à prier pour son salut. Il y vécut pauvre et parvint au complet détachement des biens de la terre, et même à oublier entièrement le trouble enivrant qui l’agitait lorsqu’il allait à la chasse, cette chasse qui n’avait été pour lui qu’une illusion de bonheur agréable et dangereuse.
Mais le bruit de sa conversion se répandit dans toute l’Ardenne. Et les païens, en apprenant que cet homme si réputé, ce grand chasseur, ce très haut et noble seigneur, avait avec éclat embrassé la religion du Christ, furent ébranlés dans leurs convictions détestables et se convertirent en masse. Bien des idoles furent alors détruites ou abandonnées, telles ces statues de la Diane chasseresse, dont Hubert, jadis, n’avait pas été sans subir le charme.
Ainsi Dieu, dans sa profonde sagesse, avait suscite aux incroyants l’apôtre le plus irrésistible et le plus séduisant.
Or Lambert, évêque de Maëstricht, ayant été massacré par des païens, Hubert fut appelé à lui succéder. Et le pape saint Serge voulut sacrer de ses propres mains le riche et puissant duc, si particulièrement aimé du Seigneur.
Mais comme Hubert, dès son retour de Rome, cherchait à revêtir les ornements pontificaux laisses par son prédécesseur, il ne trouva pas d’étole.
- Le ciel me juge donc indigne de l’épiscopat, dit-il, puisque la marque la plus insigne de l’autorité ecclésiastique me fait défaut ?
A peine eût-il prononcé ces paroles qu’un ange parut, de lumière céleste environné, qui lui remit une étole blanche, tissée de soie et d’or par la Sainte Vierge. Ensuite, Saint-Pierre lui-même apparut et lui présenta une clé, symbole du pouvoir qu’il aura de guérir les enragés et les déments. Cette clé n’était rien moins qu’un fragment de la propre chaine de Saint-Pierre.
En l’année 708, Hubert établit à Liège son siège épiscopal, après avoir pris le soin d’y faire transporter les restes de saint Lambert, sur les lieux.
Dès lors, Hubert fit constamment œuvre pie; convertit de nombreux incroyants; encouragea la charité; rechercha une justice égale pour tous et mis en chaque lieu des échevins; car il aimait les humbles et redoutait par dessus tout qu’on lui reprocha d’avoir été grand parmi les hommes et qu’on put l’accuser d’orgueil devant Dieu. Il reçut du ciel le pouvoir de faire des miracles et guérit force malades et possédés, ouvrant même à la lumière, comme sainte Lucie de Syracuse, des yeux qui ne voyaient plus.
Il vécut la fin de sa vie malade et souffrant une douleur lancinante et terrible que rien ne pouvait soulager, il se sentit rapidement dépérir.
C’est alors qu’un ange lui apparut en songe pour lui annoncer la proche issue de son passage terrestre. Hubert, aussitôt, fit choix du lieu de sa sépulture, dans l’église qu’il avait fait construire, à Liège, en l’honneur du prince des Apôtres. En prenant la mesure de son tombeau, il dit à ceux qui l’assistaient:
- Vous creuserez ici ma tombe et y déposerez ma dépouille mortelle. Dieu veuilles recevoir mon Ame!
Et ainsi qu’il l’avait prédit, il rendit, peu de jours après son Ame à Dieu, le dernier vendredi du mois de mai de l’an de Notre Seigneur sept cent vingt-sept, dans la septante et unième année de son âge.
Sa mort fut un deuil universel.
C’est alors que de nouveaux miracles, innombrables et retentissants, se produisirent. Quatre-vingt-huit ans après le décès de saint Hubert, les moines bénédictins de Andage réclamèrent sa dépouille. Le pape ayant donné son autorisation, Valcand, évêque de Liège, ordonna de conduire à Andage la chasse magnifique qu’avait fait ciseler Carloman pour y mettre les reliques du saint. Ce qui eut lieu, en très grande pompe, en présence du pieux Louis le Débonnaire.
Cependant, dès qu’ils eurent la chasse en leur possession, les bénédictins d’Andage ne purent résister au désir de l’ouvrir. Ils y trouvèrent le saint parfaitement conservé. Puis, certainement inspirés, ils eurent l’excellente pensée d’en retirer l’étole de soie et d’or tissée par
la Vierge Marie.
Et cette étole miraculeuse tint, depuis lors, le monde dans l’émerveillement. En effet, par elle, des malades, que la science des hommes ne parvenait pas à guérir, furent sauvés. Et à travers les siècles, parmi les foules qui s’empressèrent à Andage, les miracles, chaque jour, se renouvelèrent, et aussi chaque jour fut glorifiée la bienheureuse mémoire de Saint-Hubert.
Or, un jour, le troisième du mois de novembre, longtemps après la mort de saint Hubert, deux seigneurs ardennais chassaient dans la partie de la forêt voisine de Andage. A leur grande surprise, malgré qu’ils eussent battu et rebattu, ainsi que leurs veneurs, tous les bois, ils ne trouvaient trace d’aucun gibier. Consternés et dépités, ils se souvinrent tout à coup qu’ils étaient sur les lieux préférés par saint Hubert, lorsqu’il chassait, avant d’appartenir à Dieu. Ils firent donc le vœu d’offrir au saint le premier animal qu’ils tueraient. Immédiatement leurs chiens lancèrent un sanglier énorme, qui entraina meute et chasseurs jusque sous les murs même du monastère de saint Hubert. Là, le sanglier s’arrêta, sans tenir tête, comme s’il s’offrait volontairement aux coups des chasseurs, qui en effet, ne le manquèrent pas. Et tous furent dans la plus grande joie de voir une telle pièce abattue. Mais oubliant la promesse qu’ils avaient faite, les seigneurs donnèrent l’ordre d’emporter le sanglier. Celui-ci, aussitôt, se dressa, comme s’il était indigne d’être soustrait à sa pieuse destination, puis bondit, passa entre les chiens et disparut aux yeux des chasseurs que remplirent l’épouvante et le remords.
Et, depuis cette époque, le trois novembre est réservé à la fête de Saint-Hubert.
Ce jour-là, les chasseurs prennent part à des grandes chasses organisées en l’honneur du saint. Les cors sonnent le réveil en fanfare de tous les villages de l’Ardenne. Les prêtres disent la messe à la lueur des flambeaux. Le plus jeune chasseur fait la quête en offrant, en guise de plateau, le pavillon de son cor retourné… ou tombèrent longtemps des pièces d’or. Et le premier gibier tué est offert au saint eu égard au grand amour de vénerie qu’il eut avant d’être sanctifié…


(source texte : le site des Chevaliers de l’Ordre de St Hubert)  

 

Berthe de La Roche 10 août 2010

Classé dans : CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 15 h 19 min

Les tours de schiste noir du château de La Roche-en-Ardenne, si solidement ancrées sur l’éperon rocheux qui domine la villette, gardent le souvenir d’une étrange tragédie restée vivante dans la mémoire des habitants de la région. Celle de la blonde Berthe, fille du seigneur du lieu.

Elle était douce et charmante. Sa délicatesse étonnait dans ce rude château. Maint jeune chevalier d’Ardenne, du pays de Liège, de Lorraine ou de Namur en était amoureux. Lorsque les damoiseaux venaient demander sa main à son père, elle était flattée, mais jamais conquise. Seule enfant du comte, veuf depuis plusieurs années, elle hésitait à le quitter, lui et le beau pays d’Ourthe. Quelque chose en elle était resté enfant. Il eut fallu un grand amour pour la décider. Les hommages qu’elle recevait lui étaient agréables, sans la bouleverser.

Pourtant, comme le comte se sentait vieillir, il dit à Berthe:
- Je n’ai jamais voulu, comme tant d’autres pères le font, t’imposer un époux. Mes forces déclinent. Je n’ai pas de fils. Il faut que toi-même et le comté soyez protégés par un chevalier loyal et fort, qui sache vous faire respecter. Puisque ton cœur n’a pas encore parlé, obéissons à la décision des armes. Je te propose d’organiser un tournoi selon les règles de la vraie chevalerie. Le vainqueur, si tu me donnes aujourd’hui ton accord, deviendra ton mari devant Dieu et devant les hommes.

Berthe se rendit à l’avis de son père. Ce qu’il lui avait dit était la raison même. Mais elle restait inquiète. N’aurait-elle pas dû choisir elle-même, plus tôt, parmi ses soupirants, dont plusieurs étaient bien aimables. Le tournoi serait-il vraiment, comme on le disait alors, le «jugement de Dieu» ? N’allait-il pas donner la victoire à un aventurier, ou à un rustre ?

La joute fut annoncée dans tous les châteaux et les villes, des confins de France à ceux d’Allemagne. Nombreux furent les chevaliers qui s’y préparèrent, tant était grand le renom de la beauté et du charme de Berthe de La Roche.

Celle-ci, un jour, se promenait à cheval sur le chemin, au-delà de la chapelle Sainte-Marguerite. Toute à ses pensées anxieuses, elle ne dirigeait pas sa monture, qui trébucha sur une souche. La bête étant déséquilibrée, Berthe serait tombée sur les rochers si, prenant le cheval au mors, une poigne ferme ne l’avait redressé.

C’était celle de Waleran de Montaigu, venu voir de ses yeux la jeune comtesse, objet du tournoi. Distraite, elle ne l’avait pas entendu approcher.

Sauvée d’une chute dangereuse, Berthe regarda Waleran. Jamais elle n’avait vu plus beau chevalier. Waleran avait fière allure, avec dans le regard quelque chose à la fois de hardi et de tendre. Les deux jeunes gens furent éblouis l’un par l’autre. La fraîcheur et la fragilité de Berthe avaient séduit Waleran au premier coup d’œil. Comme elle le remerciait pour son aide, il comprit que jamais il ne se lasserait d’entendre cette jolie voix. Berthe invita Waleran à partager son repas au château. Les jeunes gens s’y parlèrent peu, mais se regardèrent beaucoup. Ils se revirent plusieurs fois et s’avouèrent leur amour.

- Comme c’est dommage, dit Berthe. Si je vous avais rencontré plus tôt, mon sort ne dépendrait pas du tournoi.
- Ne craignez rien, Berthe, je gagnerai le tournoi.

Ce n’était pas là vaine vantardise ou présomption d’amoureux. Waleran était aussi adroit que brave. Mais une vertu de chevalier lui manqua: la franchise. Il n’osa pas dire à Berthe qu’il était fiancé. Devait-il en être si honteux? Ses fiançailles avec la brune, l’ardente Marie de Salm, étaient le résultat d’un marchandage entre son père et celui de Marie, qu’il n’avait jamais aimée avec passion. Hélas, l’héritière du comté de Salm était violemment éprise du beau Waleran. Elle vit s’espacer les visites de son fiancé, et sentit qu’une gêne remplaçait la tendresse du jeune comte de Montaigu. Elle s’en plaignait à lui, l’interrogeait, mais il répondait évasivement.

Un jour, le boîtier que Waleran portait à son cou s’ouvrit. Une mèche de cheveux blonds en tomba. C’est ainsi que Marie de Salm apprit pour qui battait le cœur de son fiancé.

Dans une scène de violente jalousie, elle le maudit, lui promettant une vengeance terrible. Waleran quitta le château de Salm, à la fois soulagé et inquiet. Mais il ressentait surtout la joie d’avoir retrouvé sa liberté. Entre ses visites à la douce Berthe de La Roche, il se prépara au tournoi.

Le jour de la grande épreuve, dans un pré richement paré de bannières et de tentes armoriées, toute la jeune noblesse d’Ardenne, de Lorraine, de Liège, du Namurois et même de la lointaine Champagne était présente.

Waleran ne s’était jamais senti plus sûr de lui. Il portait, sous son armure, un petit mouchoir de dentelle blanche que Berthe lui avait donné comme talisman. Il avait désarçonné tous ses adversaires et allait être proclamé vainqueur du tournoi, lorsque le héraut d’armes annonça la venue d’un nouveau chevalier qui refusa de dire son nom. Cuirassé d’acier noir, l’inconnu montait un cheval d’ébène avec l’élégance altière d’un vrai gentilhomme. Mais il semblait frêle à côté de ceux que Waleran avait vaincus. Sans inquiétude, Waleran piqua des éperons et se mit en place pour la joute. Ce fut la plus rude de tout le tournoi. Son ténébreux adversaire esquivait les coups, avec une souplesse diabolique, et jouait de sa monture avec autant d’aisance que s’il s’était agi de ses propres doigts.

Waleran, qui avait déjà nombre de joutes dans les reins, devint nerveux. À la dixième reprise, il lança son beau cheval blanc avec toute la force possible, et alla se jeter sur la lance de son adversaire qui venait de détourner la sienne aussi légèrement que dans une passe au fleuret. Violemment frappé en pleine poitrine, Waleran tomba sur le sol. On le crut mort, et Berthe devint blanche comme la dentelle qu’elle lui avait donnée. Le chevalier était assommé et ses amis le transportèrent, sans connaissance, sur une litière.

Avant le festin qui suivit, Berthe, désespérée, fut unie par mariage au chevalier noir qui refusa d’enlever son heaume, et même d’en lever la visière.

À l’issue du repas, bruyant et somptueux malgré le malaise suscité par l’énigme du sombre chevalier, les jeunes époux furent conduits à la chambre nuptiale. Mais bientôt un cri perça le bruit de la ripaille et de la beuverie qui continuaient dans la grande salle. On se précipita vers le donjon qui dominait l’Ourthe. Le grand voile blanc de la malheureuse épousée y pendait, soulevé par le vent de la nuit.

Le comte de La Roche fit enfoncer la porte de la chambre. Elle était vide. À la lueur des lanternes et des torches, on découvrit, au pied du donjon, Berthe poignardée, sans vie. Le poignard était encore enfoncé dans son cœur. Il portait l’écusson aux deux saumons des comtes de Salm. Marie, déguisée en chevalier, s’était vengée de sa rivale.

Et l’on dit que, chaque année, à l’anniversaire de ce tournoi tragique, un orage ébranle toute la région. Entre les éclairs, nombreux sont ceux qui ont cru voir, au donjon, flotter quelques instants le voile blanc de Berthe de La Roche.

 

                                             

 

Arduinna

Classé dans : CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 15 h 02 min

L’origine d’Arduinna déa (la déesse ardennaise) remonte à la nuit des temps, mais elle est avant tout gauloise et surtout ardennaise. Son culte semblait profondément enraciné et les romains lorsqu’ils envahiront la Belgique ne pourront que lui imposer un vernis latin qui aboutira à sa représentation sous les traits d’une Diane chasseresse chevauchant un sanglier à l’époque gallo-romaine.

 

Il est intéressant de noter que le culte de Diane s’est très vite répandu en Gaule dès l’arrivée des envahisseurs. Une théorie avance à ce sujet que les romains auraient compris le nom de Diane alors que les gaulois parlaient de De Ana qui était chez les celtes la déesse Ana, la mère primordiale, génératrice des dieux et des hommes. De Ana n’est pas non plus sans similitude avec duina, le suffixe de la déesse si chère à nos régions. Si en plus on intègre le fait qu’Ar était un préfixe d’origine indo-européenne repris par les celtes et qui signifiait entre autre ordre et souveraineté, on peut avancer l’hypothèse qu’Arduinna dont la transcription ne date que de l’époque gallo-romaine, serait une déformation locale d’Ar de Ana qui voulait dire « la déesse mère souveraine ».

 

Arduinna n’aurait donc pas été qu’une simple déesse de la chasse, mais une réminiscence propre à notre région du culte de la déesse mère originelle importé par les indo-européens pré-celtique et si répandu chez les celtes. Ce culte naturaliste remontant aux origines, comme tous les autres cultes ayant trait aux forces naturelles ou aux animaux, il sera réduit progressivement à celui de la foret nourricière (Forêt Profonde) puis simplement de la chasse, ce qui serait un élément d’explication de la représentation en bronze de l’époque gallo-romaine que l’on peut encore voir au musée Saint Germain et qui aurait été trouvée dans les ardennes.
 
 

                                                     

 

La légende du Roc la Tour

Classé dans : CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 14 h 27 min

La légende rapporte qu’un seigneur avait une femme jeune et belle, fière et ambitieuse, mais sans castel digne de l’abriter. Il vit un jour venir à lui un personnage qui le fit rougir de sa bicoque et lui proposa, en échange de son âme, de bâtir un magnifique château où sa femme aurait enfin une demeure digne d’elle. Le seigneur reconnut le diable et conclut le marché. Selon son habitude, messire satanas devait construire l’édifice en une nuit, avant le premier chant du coq. Il se mit au travail avec son équipe de lutins et de diablotins. Le château était terminé : seule la dernière pierre allait être posée, quand un coq chanta au fond de la vallée. Le diable était pris. Dans sa colère, il jeta sa toque contre les murailles, et tout s’écroula. Ces débris forment, aujourd’hui, le Château de la Tour.

D’après une autre version, le diable dominait aux temps jadis sur toute la basse Semoy. Il y avait des forteresses sur le Liry, le Fay, le Roc de la Tour, et terrorisait le pays : ce diable désigne sans doute quelque méchant sire d’Haulmé. Un jour, vint un pèlerin qui lui demanda le gite et la nourriture : "Audacieux !" lui crie le diable, "que viens-tu faire sur mes terres ? Ignores tu qui je suis ?". "Ta colère est vaine" répondit le pèlerin, "je ne te crains pas ! et pour te prouver ma supériorité, faisons un pari. Tu vas dresser des quilles sur cette montagne (le Roc la Tour) et nous verrons qui sera vainqueur de la partie…".

Le diable consentit, de mauvaise grâce : les quilles furent placées sur le Roc la Tour, et les deux joueurs se postèrent sur le Fay juste en fac. Belzébuth saisit sa boule, une énorme boule de quartz, ajusta et lança. Mais la boule alla piteusement rouler dans la Semoy. C’est aujourd’hui la "Roche des Diables", appelée aussi le Roche du Tombeau. Le pèlerin abattit, lui, d’une main sûre toutes les quilles et mit en miettes le Château du Diable édifié sur le Roc la Tour. Satanas reconnut Jésus-Christ et détala prestement, en laissant une odeur de soufre…

                   

 

                                                        

 

La légende du squelette du Château de Montcornet 7 juillet 2010

Classé dans : CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 12 h 44 min

La légende du "squelette du Château de Montcornet"

En 1806, un touriste audacieux a osé pénétrer dans les ruines du château. Il y découvre un squelette appuyé sur le rebord de la fenêtre et l’inscription : "Adieu, Odette ! mai 1795 – Salvien". Salvien était un jeune cultivateur épris de la jeune Odette. Il aurait été enfermé sur le lieu de ses rencontres amoureuses par Pierre Terreau, un riche et envieux fermier. La méchanceté de ce dernier ne lui a pas porté chance, puisque Odette est morte de douleur peu de temps après son mariage avec P. Terreau. Ce dernier a lui aussi trouvé la mort en chutant, alors qu’il rodait sous la fenêtre de la salle où il avait enfermé le pauvre Salvien…

 

Le petit berger du pont des aulnes 30 juin 2010

Classé dans : CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 0 h 24 min

 Il y avait une fois à la Ferme des Aulnes une fermière si revêche, si acariâtre, si méchante, si avare que ses domestiques étaient malheureux et mouraient de faim. Mais plus que les autres encore, un petit berger était son souffre-douleur ; elle aimait le faire souffrir du matin au soir, été comme hiver, par n’importe quel temps même quand il rentrait mouillé et transi de froid. Elle ne lui donnait qu’un morceau de pain et un peu d’eau chaque jour et il dormait au milieu de ses moutons.

 

Pourtant cette fermière n’était pas si méchante avec tout le monde. Tous les lundis quand venait lui rendre visite le curé de Culviseau, c’était fête à la ferme, des mets de toute sorte, des vins, des fruits et encore et encore ; le petit berger regardait souvent par la fenêtre avec envie, lui qui n’avait qu’un morceau de pain sec dans sa poche.

 

Un jour qu’il menait tristement son troupeau, il rencontra que le bord du chemin un pauvre vieillard, vêtu de haillons, à la figure maigre, presque mourant de faim qui lui dit :

- la charité, s’il te plait, petit berger. Dieu te le rendra !

- je n’ai pas grand chose, pauvre vieillard, qu’un morceau de pain sec mais il n’est pas dit que je n’aiderai pas plus pauvre que moi.

Et prenant le morceau de pain de son sac, il le cassa en deux et en donna moitié au pauvre vieillard.

- mange et puisses-tu trouver sur ta route plus riche que moi

- merci, petit berger, tu es charitable et je vais te récompenser ; fais trois souhaits et ils seront exaucés<!

- trois souhaits ? mais qui es-tu donc ?

- que t’importe, fais trois souhaits

- eh bien ! j’aimerais avoir un sifflet qui fera danser jusqu’à ce que je cesse d’en jouer tous ceux qui l’entendront, puis une arbalète avec laquelle je pourrai tuer les oiseaux à n’importe quelle distance, et enfin j’aimerais quand j’en aurai envie faire péter la fermière aussi longtemps que ça me plaira.

- C’est bien, sois content, tout sera comme tu l’as demandé

Et le vieillard reprit sa route.

Quand il rentra le soir à la ferme, la fermière qui attendait le curé était de fort méchante humeur. Elle lui lança deux petits morceaux de pain sans un mot.

Très triste, le petit berger alla s’asseoir près de ses brebis et il vit entrer le curé. Il se cacha derrière la fenêtre et vit la bombance qui commençait : poulets, faisans, galettes, vins, liqueurs, tout avait l’air si bon !!! Alors il pensa au vieillard et il pensa : je vais voir si ça fait effet. Dès qu’il prononça les mots « fermière, je veux que tu pètes », la fermière fit un si gros pet, si assourdissant que le curé tout ahuri resta collé sur sa chaise ; le petit berger était si content qu’il dit « fermière, je veux que tu pètes toute la nuit »

 

Furieux le curé dit alors « sale femme ! c’est ainsi que vous recevez les gens ? »

Mais la fermière ne pouvait s’arrêter et un vacarme assourdissant envahit la salle toute empestée. Le curé, furieux, repartit des disant qu’il devait y avoir quelque sorcellerie là-dessous.

Le lendemain, en traversant la prairie, le curé alla voir le petit berger.

- bonjour petit berger, que fais tu de tes journées ? qu’as tu dans ton sac ?

Le petit berger sortit ses deux croûtons et lui dit : « quand j’ai faim, je prends mon arbalète et je tue un ou deux oiseaux que je fais rôtir ».

- Diable ! tu es si adroit que ça ?

- Je n’ai jamais raté mon coup. Tiens monsieur le curé, vous voyez le corbeau là-bas ? je vais le tuer

- Ma foi, je verrai bien si tu es si adroit que ça.

Le petit berger visa et le corbeau tomba transpercé par la flèche. Le curé se dit qu’il devait y avoir diablerie là-dessous.

Mais le corbeau était tombé dans un buisson d’épines et quand le petit berger vit le curé empêtré, il sortit son sifflet et siffla. Alors le curé se mit à danser, à danser, sa soutane se déchira dans les ronces et bientôt, il fut nu ; le petit berger arrêta alors de siffler et le curé, rouge de honte, dut rentrer au presbytère.

Le lendemain, très mal en point, il alla voir le seigneur de Montcornet et lui raconta toute l’histoire. « c’est un sorcier, dit-il, il faut qu’il soit brûlé vif ».

 

Le petit berger fut donc condamné. Il y avait foule ce jour-là au pied du bûcher, tous les gens du village et même le curé et la fermière. Le bourreau dit alors « comme c’est la coutume, petit berger, tu as le droit de demander quelque chose avant de mourir ».

Alors le petit berger dit : « bourreau, j’aimerais prendre le sifflet qui est dans ma poche et jouer un air avant de mourir ».

Alors il prit son sifflet et siffla, siffla et tout le monde se mit à danser, à danser, à danser et personne ne remarqua que le petit berger était descendu du bûcher et partait….on ne le revit jamais.

                                                                                      

 

La Légende des Dames de Meuse 25 juin 2010

Classé dans : CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 12 h 30 min

La légende des Dames de Meuse

 

Du coté de Laifour, la Meuse semble venir buter sur trois rochers énormes. La vie parait paisible et semble s’être arrêtée. Pourtant la légende locale veut que cet endroit a été trés longtemps peu fréquenté car le diable y tenait des assemblées avec les sorcières de toute la région. Les Dames de Meuse ont une curieuse origine si l’on s’en tient à la légende. Voici ce qu’elle raconte telle qu’elle a été rapportée par Mr Dacremont :

Un beau matin d’amour, le compte de Rethel
En son manoir reçut trois preux, les fils de Hierges;
Les filles du comtes étaient trois blondes vierges,
Qui promirent aux preux un amour immortel.

Avant leur pauvre amour, les trois preux sur l’autel
Avaient juré d’aller combattre en Palestine.
Ils partirent un soir, la croix sur la poitrine,
A leurs dames laissant la garde du castel.

L’amour chasse l’amour, quand l’oubli se prolonge,
L’amour, l’amour félon chassa l’amour juré ;
Mais voilà qu’une nuit, dans le castel muré,
Une terreur passa, comme un horrible songe.

Dans le ciel noir immense, il planait des lueurs ;
De la terre profonde, il montait des clameurs,
Dans l’enfer où pleurait une lugubre plainte.
Les Croisés avaient pris Jérusalemn, la sainte.

Tandis que dans les bras de leurs amants peureux
Les dames du castel ont trahi les trois preux,
Autour du Saint-Sépulcre, à la lueur des cierges,
Sont ensemble à genoux les trois preux, fils de Hierges.

Mais de dure façon, le Seigneur les vengea ;
Sans pitié, pour toujours, la nuit même il changea
Les dames du castel en trois roches énormes
Qui dressent à jamais leurs trois spectrales formes.

Sur la Meuse, depuis, tristement nuit et jour,
Que renaissent les fleurs, qu’elles s’ouvrent ou meurent,
Les Dames du castel, les traitresses d’amour,
Immobiles rochers, éternellement pleurent.

 

 

Les Loups-garous en Ardenne 23 juin 2010

Classé dans : CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 23 h 27 min

LES LOUPS-GAROUS

Un homme qui fait le loup-garou possède une peau de loup, la rouffe, qu’il met, le poil en dedans, la nuit, au lieu d’habits. Il reçoit cette peau du Malin et la cache soigneusement durant le jour. Le loup-garou est sauvé si quelqu’un découvre cette peau maudite et la brûle. Les balles qu’on veut tirer sur lui doivent être en argent et bénites, sinon elles fondraient sur la peau. Frappé à sang, le garou reprenait, paraît-il, sa forme humaine et conservait sa blessure.

On trouvait les loups-garous la nuit, généralement dans les bois, assis autour d’un grand feu ou errant en bande. En Ardenne méridionale, ces suppôts de Satan se montraient plutôt pacifiques, allant même jusqu’à remettre les voyageurs égarés sur le bon chemin. Ailleurs, ils faisaient preuve d’une grande férocité et attaquaient les passants attardés. La lycanthropie fut souvent l’apanage des sorciers. Beaucoup d’entre eux, reconnus et condamnés, furent brûlés vifs.

Les Loups-garous du Dansau

Du haut des ruines du château d’Herbeumont, on aperçoit, sur l’autre rive de la Semois et dans la direction de Mortehan, une montagne boisée qu’on appelle le Dansau. Autrefois, c’était un lieu mal famé où il n’était pas bon de s’attarder une fois la nuit tombée. Les sorcières s’y réunissaient pour accomplir leurs danses rituelles, d’où son nom de Dansau, et, certains soirs, la Chasse fantôme du sire d’Herbeumont traversait ces bois à cor et à cri. Mais le Dansau était surtout connu comme séjour des loups-garous.

Revenant un soir de Sedan, une femme de Mortehan passa en ce lieu maudit. Voyant un feu brûler dans le hallier, elle s’approcha pour se réchauffer. Horrifiée, elle découvrit un homme et quatre loups couchés à terre autour du foyer. L’homme, un sorcier nommé Cape, lui fit signe d’avancer et de s’asseoir sur une des bêtes. Puis, discrètement, il lui dit à l’oreille : «Prends garde de te laisser reconnaître, car le loup t’étranglerait sans miséricorde.» Tremblant de tous ses membres, la pauvre femme obéit. Lorsqu’elle se fut réchauffée, elle se leva doucement pour partir. Le sorcier la suivit jusque sur le chemin et lui recommanda de ne rien raconter de ce qu’elle avait vu ni à homme ni à bête. Sa vie dépendait de son silence.

Le secret était lourd à garder. La femme, pour s’en débarrasser, usa d’un singulier subterfuge : une nuit, elle se rendit au cimetière paroissial et, se tournant vers un mur, elle fit à voix haute le récit de sa mésaventure. Mais des individus qui se trouvaient derrière ce mur ne perdirent pas un mot de sa confession, et ainsi fut connue cette histoire.

Le Poteau de Vlèssart

Les carrefours isolés ont toujours été des lieux de prédilection pour les assemblées nocturnes des sorcières et des loups-garous. Dans la forêt d’Anlier, ces suppôts de Satan avaient coutume de se réunir au Poteau, point d’intersection des chemins de Vlèssart, Bodange et Wisembach. Revenant un soir de Habay, un homme monté sur son cheval traversa la forêt. La nuit était claire, et une lune parfaitement ronde irradiait. L’homme n’était point peureux. Pourtant, le cri rouillé d’une chouette mit plusieurs fois ses nerfs à l’épreuve.

Arrivé près du Poteau, il distingua quatre formes noires sur le carrefour. Pour se donner du courage, il fit le signe de croix et mit sa bête au pas. Soudain, les loups-garous se levèrent et vinrent à sa rencontre en clopinant tantôt sur deux pattes, tantôt sur quatre. Velus et menaçants, ils faisaient peur à voir. De chaque côté du chemin ils s’accroupirent, prêts à bondir sur le passage de notre homme. Celui-ci tira son couteau et de la pointe piqua la jument, laquelle, hennissant de douleur, s’enleva en un galop furieux. Comme une trombe, elle passa entre les loups-garous qui se lancèrent à sa poursuite. Mais la jument était très rapide, et moins de dix minutes plus tard, l’homme était sauvé.

Jean le loup-garou

Commanster est un petit village de Haute Ardenne. Entouré de bois et de fagnes désertiques, l’endroit est propice aux légendes. Jean Close, un habitant de Commanster, courtisait une fille de Neuville, près de Vielsalm. Un soir, il la rencontra au milieu de la forêt. Comme il voulait l’embrasser, un éclat de rire fusa, la jeune fille disparut et le garçon se trouva avec un fagot de genêts dans les bras. Il comprit qu’il avait eu affaire au diable.

Depuis ce jour, Jean Close devint loup-garou pour sept ans. Durant cette période, il ne devait pas être reconnu, sous peine de rempiler. Son comportement bizarre suscita la méfiance de tous. Sa bonne amie de Neuville se détourna de lui et épousa un autre prétendant. Plusieurs fois, il chercha à se venger d’elle, mais sans y parvenir. Le dernier jour de son septennat, Jean accompagna sa mère à Vielsalm. Pendant qu’elle faisait ses courses, il aperçut le fils de son ancienne promise sortant de chez lui. Il voulut se jeter dessus mais l’enfant éternua, et la mère, du fond de sa cuisine, lui cria : «Dieu vous garde!» Ces paroles réduisirent le loup-garou à l’impuissance.

Plus tard, revenant vers Commanster, la mère s’arrêta à mi-chemin pour se reposer tandis que le fils s’enfonçait dans la forêt. Soudain, un loup surgit et attaqua la vieille femme, lui déchirant son tablier. Quand le fils fut de retour, elle lui raconta sa mésaventure. Le jeune homme sourit, et la mère remarqua entre ses dents des bribes de son tablier. Reconnu, Jean fut obligé d’être encore loup-garou pour sept ans. Malheureusement pour lui, il finit par être appréhendé et fut enfermé jusqu’à la fin de ses jours dans un cachot du château de Vielsalm.

Le Loup-garou d’Orchimont

A la fin du XVIIIe siècle, le pays d’Orchimont, vaste plateau entrecoupé de gorges profondes, connut une vive émotion lorsqu’un vitrier de Grosfays tomba sous les griffes d’un loup-garou. L’homme se défendit, blessa son agresseur qui prit la fuite. Quelques jours plus tard, à l’heure méridienne, deux bûcherons, Philippe Lechesne et Jean Warzée, s’étaient assoupis à l’ombre d’un arbre. Suspicieux, Philippe ne dormait que d’un œil, épiant son compagnon. Celui-ci avait le sommeil agité, semblait en proie à un cauchemar. Soudain, il balbutia ces mots : «Pas cette nuit, Maître Léonard, pas cette nuit ! » Voulant en avoir le cœur net, Philippe se pencha sur lui, souleva sa chemise et découvrit sur l’homme une blessure mal cicatrisée. Il fit mine de rien, mais, au soir, avant de retourner, moqueur, il lança à son compagnon : «Bonne nuit Jean et que Maître Léonard te laisse dormir dans ton lit. » Découvert, le garou entra dans une rage folle et jura de se venger.

Un mois s’écoula. C’était la fête à Bohan. Dans la nuit, un groupe de villageois regagnait Orchimont. Philippe Lechesne marchait en tête avec les hommes ; sa femme et sa petite fille de trois ans suivaient loin en arrière. Soudain, un cri retentit à la queue du cortège. La petite Lechesne avait été arrachée des bras de sa mère par un loup-garou. Aussitôt, Philippe — armé d’une hachette — et sa femme se lancèrent à la poursuite du ravisseur et disparurent dans la nuit. Les Leschesne n’étant pas reparus le lendemain, on organisa une battue. On découvrit Philippe râlant sur les hauteurs du Sautou, le corps déchiqueté de sa petite fille dans les bras. Plus loin, Jean Warzée baignait dans son sang, le crâne fendu jusqu’au menton. Quant à la pauvre mère, elle avait trébuché sur la pente raide de la colline et roulé jusque dans une crique de la Semois où on la retrouva sans vie.

 

Lé Légende d’Orval (2) -La Prophétie- 21 juin 2010

Classé dans : CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 23 h 13 min

L’anneau, la prophétie et le trésor d’Orval.

Un climat de légende flotte dans le monastique vallon d’Orval. Il saute aux yeux dès l’abord, à la vue du campanile de pierre dorée de la nouvelle église abbatiale, miré dans l’étang des anciennes forges.

L’eau joue ici un rôle de poésie. Dans le site des ruines, une fontaine circulaire, où l’onde est d’une pureté de cristal, rappelle un des rares épisodes de légende dorée des régions de Lorraine et Ardenne.

En 1076, fondé depuis six ans par des moines calabrais, le monastère était encore bien modeste – une chapelle et quelques cellules – lorsqu’une noble dame en deuil vint y visiter les religieux. C’était la suzeraine du comté de Chiny, et donc d’Orval, la comtesse Mathilde, duchesse de Toscane, veuve de Godefroid le Bossu, duc de Lorraine. Quelques mois plus tôt, son fils, en séjour avec elle à Bouillon chez la bienheureuse Ide d’Ardenne, s’était noyé, l’hiver, dans la Semois dont les glaces lui avaient tranché la tête.
En mélancolique méditation au bord de la source proche de la chapelle, la comtesse trempa sa main dans l’eau froide. Seul souvenir de son époux, l’anneau nuptial glissa de son doigt et fut emporté par le courant. Mathilde n’eut que le temps de pousser un cri d’imploration à la Vierge: une truite, sautant de l’eau lui rendit la bague.

- Vraiment, se serait exclamée la comtesse, ceci est un val d’or!
D’où le nom et aussi les armoiries d’Orval: coupé d’argent et d’azur à un anneau d’or, issant (sortant) de l’azur(1).

La touchante légende de la comtesse Mathilde – qui donne son nom à la fontaine connue de tous les visiteurs d’Orval – est populaire dans la région. Moins connu du public actuel, un fait étrange rendit, au siècle dernier, le nom du monastère célèbre dans toute la France: la «prophétie d’Orval».

Révélateur du trouble des esprits lors de la Révolution française et des changements de régime qui ont suivi, le roman de la prophétie d’Orval est visionnaire, politique et même policier. On s’est longtemps disputé au sujet de l’auteur et surtout la date d’un texte, d’allure apocalyptique, supposé provenir d’Orval, qui fut diffusé pendant la première moitié du XIXe siècle.

Au moment où il fut question de prophéties à l’abbaye, s’achevait un XVIIIe siècle que l’on vient de voir extraordinairement animé dans le sud et l’ouest de l’actuel Luxembourg belge, tant pour l’industrie que les débats d’idées. La sidérurgie s’était développée de façon spectaculaire. Les forges d’Orval y tenaient une part brillante, et le déclin dramatique du Pont d’Oye avait rendu légendaire la dernière marquise du lieu, symbole de la fragilité du vieux monde. Dans la somptuosité néoclassique de ses nouveaux bâtiments à peine terminés, l’abbaye d’Orval étincelait à mi-chemin de Bouillon où l’on éditait les Encyclopédistes, à l’abri de la censure française, et du petit château de Montquintin, résidence de l’évêque contestataire de Trêves, Mgr de Hontheim, adversaire des pouvoirs politiques du Pape. La même contrée, on le sait, avait été le berceau de deux religieux démocrates et farouches adversaires de Mgr de Hontheim et des Encyclopédistes, les pères jésuites Scholtus de Virton, et de Feller, issu du pays d’Arlon.

En 1779, visitant l’abbaye avec ses marbres, peintures et fers forgés, ce dernier notait: «malgré la magnificence de la nouvelle église, j’ai été fâché de voir l’ancienne condamnée à la démolition. On y voit le saint sacrement suspendu devant l’autel et enfermé dans une colombe voilée.»
En fait, les moines n’allaient avoir le temps ni de parachever la nouvelle abbaye – que le père de Feller voit semblable à une résidence royale, destinée à être «la plus belle abbaye du monde» – ni de raser l’ancienne.

Les visites princières à la merveille se multipliaient. Orval reçut notamment, en 1787, le prince Albert de Saxe Teschen, gendre de Marie-Thérèse, fondateur de l’Albertina de Vienne. La splendeur altière, excessive, du monument suscita des angoisses prémonitoires. Vers 1780, un ancien jésuite(2) des environs, le ? père Devillez, en visite à Orval avec les petits chantres de son village natal, avait été saisi d’un pressentiment: «Regardez bien, mes enfants, ce beau monument, retenez bien ce que je vous dis. Je ne le verrai pas, mais vous le verrez un jour: des arbres croîtront sur ses murs.» Le père Devillez ne commettait qu’une erreur: il eut le temps de constater de visu la véracité de sa prédiction.

Située en territoire des Pays-Bas espagnols puis autrichiens, l’abbaye était, depuis le Traité des Pyrénées (1659) à la frontière, pratiquement en vue, de la France. Proximité menaçante pour les moines, la tourmente de 1789 jetait à bas ce qui était leur monde, l’Église et la monarchie.

Cette sensation fut particulièrement aiguë la nuit de la Saint-Jean 1791. L’échec, à Varennes, à quelques lieues d’Orval, de la fuite de Louis xvi, fut accueilli avec consternation à l’abbaye.

En ces temps troublés, il y fut question de prédictions lues chez les moines. Sous le titre Prévisions certaines révélées par Dieu à un solitaire pour la consolation des enfants de Dieu, une prophétie dite d’Orval fut publiée en France après la Révolution et l’Empire – dont elle annonçait, en termes apocalyptiques assez clairement déchiffrables, les épisodes les plus spectaculaires. L’origine en serait un vieil ouvrage imprimé à Luxembourg, en 1544. Peu de temps avant l’incendie de l’abbaye, lorsque les trappistes tristement réunis dans la salle du chapitre, venaient d’être harangués par le père abbé, dom Siegnitz, un vieux religieux à barbe blanche aurait retiré de la bibliothèque cet ouvrage poudreux. Il en aurait lu des passages qui semblaient concerner un futur rapproché, et l’aurait remis à un certain frère Aubertin. On n’a pas retrouvé trace du volume dont les «Prévisions» sont présentées comme étant un fragment.
Voici le texte de celles-ci:

1. En ce temps-là, un jeune homme, venu d’outre-mer dans le pays du Celte-Gaulois, se manifeste par conseil de force.
2. Mais les grands ombragés l’envoleront guerroyer dans l’isle de
la Captivité.
3. La victoire le ramènera au pays premier.
4. Les fils de Brutus moult stupides seront à son approche, car il les dominera, et prendra le nom Empereur.
5. Moult hauts et puissants rois sont en crainte vraie, car l’aigle enlève moult sceptres et moult couronnes.
6. Piétons et cavaliers, portant aigle et sang, avec lui courent autant que moucherons dans les airs; et toute l’Europe est moult ébahie, aussi moult sanglante.
7. Car il sera tant fort que Dieu sera cru guerroyer avec lui.
8. L’Église de Dieu se console tant peu, en voyant ouvrir encore ses temples à ses brebis tout plein égarées, et Dieu est béni.
9. Mais c’est fait, les lunes sont passées.
10. Le Vieillard de Sion crie à Dieu de son cœur moult endolori par peine cuisante, et voilà que le puissant est aveuglé pour péchés et crimes.
11. Il quitte la grande ville, avec Ost(3) si belle que oncque se vit jamais si belle; mais point de guerroyer ne tiendra bon devant la face du temps, et voilà que la tierce part de son armée et encore la tierce part a péri par le froid du Seigneur Puissant.
12. Mais deux lustres sont passés, d’après le siècle de la désolation, comme j’ai dit à son lieu: tout plein fort ont crié à Dieu les veuves et les orphelins; et voilà que Dieu n’est plus sourd.
13. Les hauts abaissés reprennent force et ont ligue pour abattre l’homme tant redouté.
14. Voici venir avec eux le vieux sang des siècles, qui reprend place et lieu en la grande ville, cependant que l’homme dit, moult abaissé, va au pays d’outre-mer d’où était advenu.
15. Dieu seul est grand; la lune onzième n’a pas lui encore, et le fouet sanguinolent du Seigneur revient en la grande ville, et le vieux sang quitte la grande ville.
16. Dieu seul est grand; il aime son peuple et a le sang en haine; la cinquième lune a reluit sur maints guerroyers d’Orient; la Gaule est couverte d’hommes et de machines de guerre; c’est fait de l’homme de Mer.
17. Voici venir le vieux sang de
la Cape.
18. Dieu veut la paix et que son saint Nom soit béni. Or, paix grande et florissante sera au Celte-Gaulois. La Fleur blanche est en honneur moult grand, la maison de Dieu chante moult saints cantiques.

 

la Légende d’Orval (1)

Classé dans : CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 23 h 10 min

Écoute, Pèlerin de toi-même, la Légende d’Orval ; du Val d’Or où tout est possible.

 

 

Or donc en ces temps-la il advint que Mathilde, veuve de Godefroid le Bossu, duc de Lorraine, s’en vint rendre visite à son parent Arnould, comte de Chiny, pour tenter d’apaiser quelque peu la douleur d’un double deuil. Nul n’échappe en effet au sort commun, et Mathilde n’était veuve que depuis peu lorsque son fils unique fut englouti par la Semois alors qu’il jouait sur son cours pris par le gel.

Ainsi le comte évoqua-t-il la présence, dans une forêt voisine, d’ermites y menant une vie angélique. Mathilde, brûlant de rencontrer ces saints hommes, se rendit au lieu dit dès le lendemain, et fut touchée au plus profond par la rude fraternité qu’elle découvrit chez ceux-là qui avaient décidé de quitter l’agitation du siècle.

Après être demeurée quelques instants en prière dans leur robuste oratoire de chêne, elle les rejoignit auprès d’une fontaine dans l’eau de laquelle, en quête de fraîcheur, elle plongea la main. Mais voici que l’onde fait glisser de son doigt l’anneau qu’elle porte, cher souvenir de son époux disparu. On imagine sans peine la désolation de Mathilde et l’empressement de ses compagnons à retrouver l’objet. Mais en vain : celui-ci demeurait enfoui dans les graviers.

Les voici dès lors aux pieds de Notre-Dame Marie, patronne du lieu, implorant son aide avec la ferveur qu’on devine. Oraisons faites, Mathilde et les membres de la communauté s’en revinrent vers la source d’où ne tarda pas à émerger une truite tenant dans sa gueule l’anneau perdu : " Voici l’or que je cherchais „, s’écria la dame, " Heureuse la vallée qui me l’a rendu ! Aussi je souhaiterais qu’on l’appelle désormais le Val d’Or „.

 

Sorcières-lièvres, sorcières-chats… 19 juin 2010

Classé dans : CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 19 h 36 min

Depuis l’antiquité, on a cru à des dieux, demi-dieux ou créatures mythiques ayant, soit une forme animale, comme le dieu-chat de l’ancienne Egypte, ou mi-animale, mi-humaine, comme le Minotaure de Crète, ou les centaures.
Cette croyance semble expliquée par une intuition assez simple. L’être hybride unit les pouvoirs et les mystères de l’animal aux dons et à l’intelligence des humains — ou des dieux dont la forme normale est humaine.
Parfois, il s’agit aussi d’un déguisement, comme celui de Jupiter prenant la forme d’un cygne pour posséder la belle Léda.
Dans les traditions de nos villages, on « ne vole pas si haut ». Mais on ne compte plus les exploits ou les mésaventures attribués à des humains ou des sorciers et sorcières métamorphosés en animaux. On les retrouve d’ailleurs, avec de menues variantes, d’un bout à l’autre de l’Europe, et même hors d’Europe. Les précisions de lieu et de circonstances les situent pourtant de façon très précise, dans tel ou tel terroir, avec des détails qui leur donnent un troublant accent de vérité. Lorsqu’on lit ces récits brefs, et tels qu’ils ont été racontés à des enquêteurs sérieux, on sent très bien que les narrateurs villageois, jusqu’aux alentours de 1900, parfois plus tard encore, croyaient à la véracité de l’aventure, ou la tenaient de quelqu’un, d’une génération précédente, qui la tenait pour vraie. Ce phénomène de croyances, dans le chef de gens qui n’étaient pas idiots, mérite réflexion.
Ainsi, à Untereisenach, au Grand-Duché, un passionné de chasse — évidemment braconnier — venait de quitter sa ferme, au coucher du soleil, portant son fusil, pour aller à l’affût au lièvre. Au sortir du village, il rencontre sa voisine. Elle savait très bien ce qu’il allait faire, mais, fait typique de ce genre d’histoire, elle lui demande :
— Où vas-tu Bast? (c’est le diminutif de Sébastien).
— Je vais essayer d’abattre encore un lièvre ce soir, répond Bast.
— Crois-tu que tu réussiras? lui demande-t-elle en souriant un peu comme si elle se moquait de lui.
— Je l’espère, répond-il. Je connais bien le bois.
Il passe son chemin sans faire attention à cette rencontre banale. Le chemin était assez long jusqu’au Wiewesbûsch. La chance semble lui sourire. A peine arrivé à la lisière, il aperçoit un lièvre en arrêt entre les arbres. Bast se couche derrière une souche, faisant craquer quelques feuilles mortes.
Le lièvre n’en paraît nullement alarmé. Il se dresse sur ses pattes arrière, et reste ainsi sans bouger, ce qui n’est pas dans les habitudes de son espèce. La nuit tombe et le gaillard n’a toujours pas bougé. Mais voici qu’un second lièvre arrive en courant, passe près de son collègue toujours en méditation, se dirige vers le chasseur et fait brusquement demi-tour. Alors Bast tire. Il entend dans les fourrés le cri de douleur d’une voix humaine. Lui-même reçoit un choc d’une exceptionnelle violence. Il croit avoir le bras cassé, or la crosse de son fusil n’a pas quitté le creux de son épaule. Ce n’est donc pas le recul de son arme.
Perplexe, endolori et bredouille, Bast entre chez lui. Soudain, il pense au bizarre sourire de sa voisine, qui semblait lui annoncer une mésaventure. Il la soupçonne d’en être responsable. A juste titre d’ailleurs, car, rentré chez lui, il apprend que la dite voisine est malade et doit rester au lit, couchée sur le ventre. Elle prétend être tombée assise dans un buisson d’épines.

Le choc en retour envoyé par une sorcière déguisée en animal est parfois dangereux. Un villageois de Rodange devait en faire l’expérience. Il traversait un verger pour se rendre au bois quand il fut intrigué par l’allure hostile d’un chat installé entre les deux maîtresses branches d’un pommier. L’animal était vraiment inquiétant. Il miaulait d’une façon rageuse, agressive. Il paraissait sur le point de sauter sur le chasseur, pour le griffer. L’homme prit son fusil, tira, et reçut toute la décharge en pleine figure. Ce n’étaient que des petits plombs, mais il rentra chez lui le visage ensanglanté, et on dut lui ôter les plombs un à un, ce qui n’était pas une partie de plaisir. Il s’en était fallu de peu qu’il ne fût blessé à l’œil.
Il dut garder le lit pendant plusieurs jours et ses amis vinrent le voir. Il leur raconta ce qui lui était arrivé. Et l’un d’eux, comprenant l’affaire, lui donna un conseil.
— Quand tu seras guéri, retourne à la chasse par le même chemin. Mais tu dois mettre des projectiles d’argent dans ton fusil. Ceux-là, tu ne risques pas de les recevoir toi-même.
Remis sur pied, mais aussi joli à voir que s’il venait d’avoir la vérole, notre homme prit un thaler d’argent, le mit en morceaux avec son ciseau. Quand il obtint des fragments de la dimension de ballettes, il en chargea son arme et alla au verger. Sur le même pommier, à la même place, le même chat l’accueillit avec des miaulements encore plus hostiles. C’était un animal effrayant, presque aussi grand qu’un chat sauvage. Ses yeux vert pâle étincelaient dans son pelage noir.
— Cette fois, tu vas avoir ton compte, murmura l’homme.
Il épaula posément son arme. Cela n’effraya nullement le chat qui semblait le défier. Le coup partit, et de l’arbre tomba, non pas un chat, mais la voisine, qui en avait pris
la forme. Blessée, elle devait mourir peu après.
Personne ne porta plainte et la police ne sut rien de ce qui s’était passé, car tout le village connaissait l’accident survenu il y avait peu au tireur. D’ailleurs, les allures et les absences mystérieuses de sa voisine avaient suscité des soupçons.

Les métamorphoses en animaux ne tourmentaient pas seulement les chasseurs, qui ont de quoi se défendre. On raconte aussi l’histoire d’une riche demoiselle qui avait pris à son service, pour faire la cuisine, une toute jeune fille de son village. C’était une enfant gaie, gentille avec chacun, et qui n’avait pas peur de l’ouvrage.
Pourtant quelque chose lui déplaisait chez sa patronne. Peu bavarde, elle vous regardait comme sans vous voir, ou comme si elle apercevait quelque chose derrière vous. Fière, hautaine, mais sans prononcer une parole dure, elle souriait peu. Quand elle le faisait, c’était avec une expression moqueuse, comme si elle savait des choses qu’elle ne voulait pas dire. C’était une sorcière.

Un jour, pour contrôler le travail de sa petite servante, elle partit faire des achats à Luxembourg. Elle devait en avoir pour toute la journée. Elle était partie depuis peu de temps qu’un chat entra dans la cuisine et s’installa, comme chez lui, près du feu ouvert, surveillant le travail de la jeune fille. Agacée, elle le chassa à coups de balai, et ferma la porte pour l’empêcher de rentrer.
A peine dehors, voilà la bête à nouveau dans la cuisine, installée sur l’évier, près de la fenêtre fermée. On aurait dit qu’elle avait traversé la vitre. Et, paisiblement, elle revint se mettre près du feu ouvert.
La jeune cuisinière préparait des crêpes. Elle aimait faire cela bien tranquillement, comme elle le faisait chez elle.
Elle n’essaya plus de chasser le chat à coups de balai, puisque cela n’avait servi à rien. Mais elle se dit :
— Toi, tu ne perds rien pour attendre. Je vais te plaquer sur le corps un souvenir que tu n’oublieras pas de sitôt.
Elle fit chauffer de la graisse dans la poêle. Quand elle fut bouillante, elle la jeta, toute fumante, sur l’intrus. C’était une intruse, car on entendit un hurlement de douleur dans la chambre de la patronne, subitement revenue de Luxembourg. Elle portait de graves brûlures sur tout le dos. Le chat avait disparu par l’orifice de l’évier.
La jeune servante quitta la maison sans plus attendre. Elle ne voulait pas rester au service d’une sorcière.

 

Le violoneux d’Echternach 18 juin 2010

Classé dans : CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 0 h 17 min

Peu de temps après l’évangélisation de la contrée par saint Willibrord, un habitant d’Echternach nommé Veit, se rendit en pèlerinage en Terre Sainte, avec sa jeune femme qui était devenue chrétienne en même temps que lui.

C’était une rude aventure au bout du monde. Chacun savait que le voyage était long et périlleux. Beaucoup n’en revenaient pas. Après des années, la parenté de Veit estima qu’il était mort là-bas. Ses héritiers, des cousins lointains et sans scrupules, se partagèrent ses biens, et l’on ne pensa plus au hardi pèlerin.

Un jour pourtant, Veit revint, mais seul et triste: sa femme avait été tuée par les Sarrasins. Il ne s’en consolait qu’en jouant sur un petit violon de bois blanc, la « Gadoulka » des Tziganes.

L’instrument, alors inconnu dans nos pays, suscita beaucoup de curiosité. On invita Veit pour égayer de sa musique étrange des baptêmes ou des mariages. Il devint vite populaire. Seuls, ses cousins l’avaient vu revenir d’un mauvais œil. Ils ne voulaient pas lui rendre ses champs, ses prés et sa maison. Comme il les réclamait en justice, on trouva de faux témoins pour l’accuser d’avoir tué sa femme, au début de son pèlerinage. Le mensonge était grossier, et il nia avec indignation. Il fut décidé qu’on recourrait à ce qu’on appelait le « jugement de Dieu » : un duel dont le vainqueur serait considéré comme ayant raison.

Les trois plus vigoureux de ses cousins se présentèrent sur le pré, le long de la rivière, le lundi de la Pentecôte. Veit n’était pas un Hercule, et il était encore affaibli par les fatigues de son long voyage. Dès la première passe d’armes, il fut jeté par terre. Son adversaire lui mit le pied sur la poitrine, et l’épée sur la gorge. Le malheureux garçon dut s’avouer vaincu, mais il refusa d’avouer meurtre qu’il n’avait pas commis.

Malgré son évidente sincérité, le «jugement de Dieu tenait lieu de preuve, et le tribunal condamna Veit à être pendu le lendemain, pour assassinat et mensonge en justice. Il demanda pour seule grâce de pouvoir marcher à la potence avec son petit violon. Les juges le lui accordèrent.

Le lendemain, le gibet était dressé sur la colline où se trouve l’église paroissiale d’Echternach.
Tout ceux qu’il y avait de valides, dans la ville et les villages proches, étaient là, curieux, commentant l’événement en sens divers. Les uns le croyaient coupable. D’autres hésitaient, mais n’osaient pas parler tout haut de leurs doute car ils redoutaient le tribunal.

Veit arriva, tenu enchaîné par sa ceinture, ce qui lui laissait les bras libres pour tenir son petit violon. Il ne semblait pas abattu pour un homme qui va mourir dans quelques minutes. Quant il fut au pied de la potence, tira de son violon des sons d’une douceur telle qu’on croyait entendre la voix des anges. Un meurtrier pouvait faire ouïr une si céleste musique? Ou était-ce le diable qui lui en donnait le pouvoir?
Ensuite sa mélodie se fit plaintive. L’homme le pi borné sentait bien que Veit exprimait ainsi une douleur profonde, sans doute celle d’avoir perdu sa femme. Il tirait des larmes à tout le monde, sauf à ses cousins, troublés et inquiets. Le bourreau lui-même, pourtant choisi parce que peu émotif, ne pouvait retenir ses larmes, et il descendit du gibet où il tenait le nœud coulant qui devait étrangler le condamné.

Tout en jouant, Veit murmurait des paroles que personne ne comprenait. Sans doute, priait-il Dieu de le faire échapper au supplice. Certains dirent qu’il faisait appel aux puissances infernales, mais on ne les crut pas trop. Toujours est-il qu’après avoir subjugué la foule par la tendresse et ses plaintes, Veit changea subitement de rythme. Il joua des airs de plus en plus vifs et endiablés, entraînant tout le monde dans une danse folle.
Les bons citoyens (et les moins bons) d’Echternach dansèrent ainsi, gaiement ou non, jusqu’au soir. A l’époque, on était très robuste, mais, tout de même, je crois que la fin de cette ronde fut accueillie avec soulagement par une population fourbue. L’exploit, par après, devait être rappelé avec fierté. Il est commémoré à chaque lundi de la Pentecôte, lors de la célèbre procession d’Echternach, dont les participants font trois pas en avant et deux en arrière, et, ainsi de suite, sur tout le parcours.

Ceux, par contre, qui gardèrent un souvenir exécrable de l’aventure, furent les cousins de Veit. Non seulement, ils sortirent déconfits de l’affaire et durent rendre ses biens à leur parent calomnié, mais ils continuèrent, dit-on, à danser toute une année.

Saint Willibrord, qui était alors à Utrecht, finit par en être averti et fit cesser le châtiment. Celui-ci, tout compte fait, amorcé sous des auspices assez « catholiques », avait tourné en sorcellerie classique mais morale. La « danse des agités », dite danse de Saint-Guy, constitue, en effet, dans les folklores de diverses régions, soit un maléfice gratuit, soit un châtiment mérité.

 

 

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Le Jâsmännchen 17 juin 2010

Classé dans : CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 23 h 23 min

Le Jâsmännchen

Certaines contrées ont été, plus que d’autres, le théâtre d’exploits de revenants. Pourquoi? La raison en est mystérieuse. Il faut aller « humer » sur place pour deviner quelque chose. Certains épisodes se ressemblent d’une légende à l’autre. Il n’y a pas tellement de moyens de tourmenter les braves gens. Des symboles, des « archétypes », s’imposent d’instinct aux imaginations. Ils sont analogues dans des pays très éloignés. Et beaucoup de récits ont circulé, faisant parfois de très longs voyages.

A Dahl et dans les environs, au Grand-Duché de Luxembourg, un revenant a longtemps hanté les villages et terrorisé les habitants. On l’appelait le « Jâsmännchen ».
D’origine à moitié noble, il avait été un pauvre garçon de ferme. Chose exceptionnelle à l’époque, il possédait des livres et de vieux écrits. Il s’y instruisait. On ne savait cas très bien ce qu’il y apprenait. Mais vu son renom d’érudition, on lui demanda un jour de venir à Bockholz, dans une maison appelée Krakelshaus. Il s’agissait de déchiffrer des parchemins vénérables, trouvés dans un coffre, au grenier.

Là, le garçon trouva un texte qui indiquait la place où avait été caché un trésor, près d’une maison voisine. Il n’en pipa mot, creusa une fosse la nuit, découvrit le trésor et le vola. C’était sa première mauvaise action. Elle lui donna la soif de la richesse et le goût de la puissance.

Devenu riche, le Jâsmännchen épousa la fille du fermier aisé chez qui il avait été valet. Il ne l’aimait pas, ne s’étant marié que par intérêt, pour prendre une revanche sur le sort. La nuit, il déplaçait des bornes dans les champs pour gagner quelques mètres carrés. Ce méfait était considéré comme maléfique, car il touchait à l’ordre ancestral de la terre, une terre qui devient volontiers objet de magie. Il trompa les gens en employant de fausses mesures pour le grain. Enfin, ne s’estimant pas assez riche, il signa un pacte avec le diable pour que celui-ci l’aide à découvrir d’autres trésors.

Il quitta la culture et se mit à forger de l’or. Était-il orfèvre ou plutôt alchimiste? La rareté de l’or en ce temps-là, fait plutôt songer à la deuxième hypothèse. Sa fonderie d’or se trouvait, dit-on, près du moulin de Heiderscheid. C’est pourquoi, on l’appelle aussi le petit fondeur de Heiderscheidergrund. Il faisait sécher les pièces d’or qu’il avait fabriquées — Dieu et le diable savent comment — dans de petites cuves, derrière la maison.
On lui attribua généreusement tous les méfaits : abuser des jeunes filles, chasser le dimanche durant la messe qu’il venait, par défi, troubler en passant à grand fracas avec sa meute, à côté de l’église.
Il mourut aussi méchamment qu’il avait vécu, dans une rixe. Et comme ses méfaits avaient été variés, très diverses furent aussi ses manières d’apparaître pour troubler les vivants.

On le vit, la nuit, sous la forme d’un taureau crachant feu et flammes. Il dévalait ainsi, furieux, à travers le village de Dahl et les localités voisines. Bientôt plus personne n’osa mettre le nez dehors, après le coucher du soleil, à Gösdorf, comme à Dahl et ailleurs.
On le vit aussi à Tommescht, sous la forme d’un veau écorché sortant d’un buisson de groseilliers, une autre fois d’un marais.
Près de Nocher, un jour de forte pluie, un homme trouva un mouton qui semblait perdu. Il en tâta la toison, et fut effrayé de la sentir sèche comme un jour chaud de plein été. De saisissement, les cheveux de l’homme devinrent blancs comme neige. Il tomba malade et mourut. Une croix rappelle l’endroit de la rencontre qui lui fut fatale. Là aussi on accusait le Jâsmännchen.

Le revenant entra aussi dans une maison de Dahl. Venu du fond du puits, il entrait sous forme de flammes, par le tuyau de la pompe, et menait grand tapage. Terrorisés, les gens entendaient toute leur vaisselle et leurs meubles se casser. Mais le matin, ils trouvaient tout intact. Ils ont tout de même quitté les lieux, abandonnant leur logis au revenant. Et on l’appela la maison du Jâsmännchen.

Le petit personnage commit une foule de méfaits. Il mena des chasses sauvages, à grand renfort de sonneries de cornes et d’aboiements de chiens enragés. Toute la région, entre Wiltz et la Sûre, en était régulièrement troublée la nuit. Terrorisés par le vacarme, des bêtes sauvages, d’ici ou d’ailleurs, naturelles ou d’apparence fantastique, fuyaient en tous sens. On voyait foncer, comme pris de folie, des sangliers, des chevreuils, des loups, et aussi des renards et des lièvres.
Quand la chasse s’éloignait, parfois, on voyait au bord du chemin, deux lièvres tranquillement assis sur leurs pattes arrière. Ils portaient chacun au front une tache blanche en forme de livre ouvert — comme en souvenir des grimoires où, de son vivant, le Jâsmännchen avait appris tant de choses étranges.

Les échos de ces chasses étaient nombreux et on en a longtemps parlé, de Tadler et Gösdorf, jusqu’à Heiderscheid et Ringel.
Le Jâsmännchen avait encore bien d’autres tours dans son sac. On ne prête qu’aux riches. Si quelqu’un, la nuit, recevait des gifles sans qu’il n’y ait personne près de lui, c’est au Jâsmännchen qu’on l’attribuait. Lorsque des hommes, connaissant bien le bois, s’y perdaient comme des gamins, et tournaient en rond pendant des heures, c’était toujours lui le responsable. Et je me demande si de petits sorciers amateurs ne s’amusaient pas à jouer des tours pendables à leurs voisins, en toute quiétude; ils savaient bien que tout serait mis sur le dos du Jâsmännchen.

Une nuit, un homme du village de Nocher revenait à cheval chez lui, par la forêt. Au moment où les douze coups de minuit sonnaient au clocher de son village, la pensée du Jâsmännchen lui vint à l’esprit. Aussitôt, il sentit une poigne d’acier le saisir par la nuque, le jeter à bas de son cheval et lui donner une solide raclée de coups de bâton. Quand ce fut fini, il entendit s’éloigner le ricanement aigu du néfaste revenant.

Dans la même région, entre Buderscheid et Kaundorf, sur la Pirmesknapp (la butte de Firmes), vivait un pieux ermite nommé Thinnes. Il jeûnait souvent, dormait sur une planche, et n’avait comme oreiller qu’un grand galet (Kieselstein) blanc.
On l’appelait le Pirmesmännchen. Son oreiller était resté si célèbre qu’à la fin du siècle dernier, quelques très vieilles femmes de là-bas connaissaient encore la petite comptine que l’on chantait à propos du vénérable ermite:

[« Lipp, lapp, lipp, lapp,]
[De Pirmesmännchen lêt um weisze Knapp »]
(Le Pirmesmännchen est couché sur une butte blanche)

Chose curieuse, ce saint homme avait des nutons pour serviteurs, dans son modeste logis. Ils lui servaient même la messe.
Comme cela arrive souvent aux solitaires édifiants, l’exemple de sa pieuse vie dérangeait les démons. Ceux-ci venaient le tourmenter. Il les supportait avec patience. Ses prières et son calme finissaient par avoir raison de ces intrus. Un jour pourtant, ayant reçu du renfort de l’enfer, les diables le transportèrent de force jusqu’au vivier. Ils étaient bien décidés à l’y noyer.
Alors, pour une fois, le Pirmesmännchen s’emporta. Ceux qui se fâchent rarement n’y vont pas par quatre chemins. Il détacha la grosse ceinture de fer qu’il portait à même la peau pour se mortifier. Il en frappa ses agresseurs à toute volée, en invoquant le nom du Seigneur dans sa sainte colère : « Hopp ! in Gottes Namen ! » (Hopp ! au nom de Dieu!) L’invocation et les coups mirent en déroute la cohorte infernale, qui s’évanouit comme un mauvais songe.
La chose était inévitable : il fallait qu’un jour se rencontrent le bon Thinnes de la Pirmesknapp et le méchant Jâsmännchen.

Une fois n’est pas coutume: l’ermite était allé à une fête, au village. Les réjouissances commençaient à tourner mal. On jurait, des hommes ivres invitaient grossièrement le saint homme à trinquer avec eux. Thinnes se dégagea avec peine des effusions de ces ivrognes, et il quitta cette assemblée où il aurait mieux fait de ne pas se fourvoyer.
A peine sorti, le Pirmesmännchen fait une mauvaise rencontre, celle du Jâsmännchen. Celui-ci profite de la surprise. Il empoigne l’ermite et l’enlève dans les airs.
— Ose faire le signe de croix ! lui dit-il par défi. Si tu ne me fais disparaître par tes bondieuseries, tu iras te fracasser sur les rochers de Heiderscheidergrund !
— J’ai déjà fait le signe de croix, répondit paisiblement l’ermite. Tu n’as pas de leçon de piété à me donner, et je sais ce que je fais.
Il le savait en effet. Une force invincible contraignit le Jâsmännchen à descendre doucement vers le sol. De la sorte, il ramena Thinnes au seuil de son ermitage.
Pour la première fois, le fantôme avait affaire à plus fort que lui. Et il n’en fut pas quitte. Il voulait se sauver, mais le Pirmesmännchen le força, avec douceur, à rester près de lui.
— Tu vas répondre à ma question, lui dit-il. Pourquoi sors-tu de ta tombe?
— Je suis trop remuant et trop inquiet pour rester sous terre, il faut que je bouge.
— Es-tu heureux dans toutes tes pérégrinations, quand tu tourmentes les braves gens?
— Non, avoua le Jâsmännchen. Il vaudrait mieux que je reste sous terre pour expier mes péchés. Donne-moi un manteau, des bottes, un chapeau et un cor de plomb. Cela me fera rester tranquille en enfer.

Le bon ermite accéda à cette demande inattendue, bien rare chez les fantômes. Et le pays fut délivré des incursions du Jâsmännchen.

 

 

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Le château des Fées

Classé dans : CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 23 h 06 min

Travaillant des journées entières sans voir âme qui vive, les bergers avaient, plus que d’autres, l’occasion de rencontrer les fées. Souvent, les choses se passaient mieux qu’avec le Tcha-Tcha des Hayons. Le pâtre de Bertrix aimait bien mener ses vaches près d’un rocher massif et dénudé qu’on appelait le château des fées.

Y avaient-elles élu domicile? À tout hasard, quelques villageois, pour se concilier leurs bonnes grâces, leur portaient du lait près du «château». À chaque fois, il était bu, mais était-ce par les fées? Le berger, lui, savait que c’étaient les «bavolettes». La nuit il les voyait danser au clair de lune, chantant de douces mélopées.

Des profondeurs du «château», audible jusqu’à plus d’une lieue, criait un coq inconnu. C’était une voix d’or, claire et forte. «Il chante comme un Lombard», disaient les vieilles gens de Bertrix. S’il vivait là, on ne sait de quoi, dans ces roches, seules les bavolettes pouvaient en être propriétaires.

Les fées possédaient aussi une vache, belle et grasse, plus grande que celle de la herde (le troupeau commun). Le herdier, prudent, la laissait tranquillement paître dans les prés banaux de Bertrix. Or, les petites dames connaissaient les usages. Elles savaient que le herdier était nourri par les propriétaires des bêtes. Aussi avaient-elles l’habitude, ponctuelle, d’attacher, à la corne de leur vache, pain, lard et jambon, voire de la maquée (fromage blanc) toute fraîche, soigneusement noués dans un mouchoir blanc. Car elles sont délicates, les fées.

Délicates et aussi jalouses de leur secret. Jamais les villageois les plus curieux ne réussirent à trouver l’entrée de leur demeure. Parfois, après la «sevraie» (le partage du bétail entre ses propriétaires, le soir) l’un ou l’autre «cinsi» (fermier) suivait la vache des fées rentrant chez elle. Elle allait paisiblement, de son allure lourde de vache bien nourrie, sans prêter aucune attention à qui la suivait. Puis elle se dirigeait vers l’un ou l’autre gros buisson épineux qu’elle traversait aussi aisément que de l’herbe. Pendant que le fermier s’y griffait la figure et s’ y déchirait les vêtements, elle disparaissait.

Le herdier, lui, connaissait bien les mœurs des fées. Il ne se hasardait pas à de telles poursuites. Il savait qu’il était vain d’agacer ainsi les fées par la curiosité. Les bavolettes, en effet, se font connaître à qui elles veulent et quand elles le veulent. Il fallait, sans le savoir ni le vouloir, mériter leur amitié. Bienheureux les cœurs purs.

C’était le cas du pauvre bossu Jean-Louis, de Bertrix. Son infirmité lui interdisant les rudes travaux des champs, il gagnait sa vie comme violoneux aux bals, tel Djean d’Mady en Gaume. Il grattait valses, polkas et mazurkas, connues alors depuis peu dans nos villages. Chacun l’aimait pour son bon caractère, peu assombri par son infirmité.

Dans les fêtes, il regardait pourtant avec mélancolie les garçons aux dos droits danser en tenant de jolies filles point faites pour lui. Son archet menait le bal. Au fond, elles dansaient toutes un peu avec lui. Un peu seulement.
Elles lui souriaient doucement, dans son rêve, lorsque, revenant d’une fête, il jouait, par plaisir, une valse qu’il inventait, en plein bois.
Mais «voilà-t-il pas» qu’un soir de juillet où il grattait ainsi de l’archet, entre Rossart et Bertrix, il se sentit fatigué. La nuit était tiède et sentait la reine-des-prés. Le «château des fées» n’était pas loin. Il s’endormit. En songe, il entendit une musique, pas celle de son violon: des voix claires, naïves de toutes jeunes filles. Il se réveilla. C’était le chant de bien mignonnes jouvencelles qui dansaient au clair de lune. Les fées à n’en pas douter.
Leur refrain, à vrai dire, était simplet: «Dimanche, lundi.» L’air, trop court, était monotone et un rien triste.

«Je vais leur apprendre à égayer cela», se dit Jean-Louis.
Prenant son violon, il joua la ritournelle des fées en y ajoutant quelques notes joyeuses. Étonnées, souriantes, les «bochelles» (filles) se tournèrent vers lui. Il rejoua le refrain, complété, en chantant: «Dimanche, lundi, mardi.»

Les bavolettes, enchantées, entonnèrent, avec Jean-Louis, la chanson améliorée.
- Encore, demandèrent-elles en battant des mains, et elles firent leur ronde autour de l’artiste.
La plus belle de la bande – la reine des fées, pensa-t-il – lui dit:
- Tu nous as fait un grand plaisir. Grâce à toi, notre chanson est beaucoup plus jolie. Nous la chanterons toujours ainsi. Pour te remercier, je vais t’enlever ta bosse. Tu mérites d’avoir le corps aussi beau que le cœur.

Elle lui caressa légèrement le dos. De tordu qu’il était, vieux sarment de vigne, il devint droit: un jeune peuplier. Sautant de joie, Jean-Louis reprit la chansonnette sur un rythme de menuet que les fées dansèrent à ravir en s’éloignant. En quelques secondes elles avaient disparu laissant pour seule trace un écho, répercuté par la roche du château des fées: «Dimanche, lundi, mardi, dimanche, lundi, mardi.»
Puis ce fut le silence, rongé au loin par le crissement des sauterelles.
«Ai-je rêvé?», se demanda Jean-Louis. Tâtant son dos redressé, il ne pouvait plus douter: la charmante rencontre avait bien eu lieu. Il courut à Bertrix annoncer la bonne nouvelle, qui fit sensation. Le violoneux était connu dans tous les villages de Vierre et Semois. Jusque vers Bastogne, la moitié de l’Ardenne apprit en quelques jours le miracle des fées.
Voyant que Jean-Louis, devenu fort et beau était regardé avec tendresse par plusieurs jolies filles, un autre bossu de la région, Anselme, jaloux, lui demanda ce qu’il avait fait pour bénéficier de ce prodige.

«S’il suffit d’allonger la chanson de ces petites sottes, ce n’est pas bien malin, se dit-il. Je suis bien capable d’en faire autant.»
Il faut savoir qu’Anselme était un homme bien différent de Jean-Louis. Il n’essayait pas de se rendre utile, ne tressait pas des paniers comme certains infirmes. Paresseux, bougon, il vivait de mendicité, refusait de rendre de menus services à ceux qui donnaient une pièce d’argent ou une miche de pain, grognait lorsqu’’on n’était pas assez généreux avec lui, chapardait à l’occasion une poule ou des œufs. Dans les cafés, les patrons lui donnaient à boire pour qu’il s’en aille et n’ennuie pas les clients, car il était toujours prêt à chahuter.

Le voilà donc posté près du château des fées, et déjà impatient: «Viendront-elles, ces garces.» Il était comme ça, l’Anselme. Un mot aimable lui aurait tordu la bouche pire que son dos.
Garces ou pas, les bavolettes furent bientôt là, chantonnant comme Jean-Louis leur avait appris: «Dimanche, lundi, mardi, dimanche, lundi, mardi.»
Tout excité, sans prendre le temps d’écouter l’air que chantaient les fées, l’Anselme brailla à pleins poumons, de sa voix éraillée: «Dimanche, lundi, mardi, mercredi!»
Les fées arrêtèrent leur ronde en s’exclamant:
- Comme c’est vilain! Qui est-ce qui crie comme ça! Et la reine, se tournant vers l’Anselme lui dit:
- Tu sais bien qu’il est interdit de déranger la danse des fées. Pour tes méchants cris, tu seras puni. Je te fais bossu en avant comme en arrière.

Et d’un geste, elle lui envoya sur la poitrine la bosse retirée du dos de Jean-Louis. Devenu ainsi énorme, il ne fut plus capable d’entrer dans les poulaillers, à la maraude.
Comme quoi le ton fait la chanson, et la chanson vient du cœur. Faut-il être fée pour le deviner?

Il semble bien que la croyance aux fées ait été moins longtemps tenace que celle aux sorcières, bien que laissant des traces dans la toponymie. Outre le fameux Trou des fées à Croix-Rouge près de Fratin et celui de Chassepierre, on en trouve un à Frahan, un autre à Bohan, en plus d’une «table des fées», belle plate-forme rocheuse sortant en éperon d’une pente boisée. Ces «trous» sont souvent des couloirs et petites chambres, creusés artificiellement dans des roches tendres, de sable ou de calcaire. Pour la Basse-Semois, l’extraordinaire enquêteur que fut le doc¬teur Delogne signale une grotte dans les rochers, entre Vresse et Orchimont, au lieu-dit Scuvelles. Elles y habitaient, comme dans les ruines d’un des deux châteaux de Sugny, celui qui dépendait des seigneurs de La Roche. Pour Frahan, un site des fées particulièrement beau, sauvage et d’accès difficile, est le château de Montragut, ruine d’une fortification médiévale, au milieu d’éboulis. Dans une prairie proche, s’ébattaient les bavolettes. À la fin du XIXe siècle, un habitant de Frahan trouva dans les vestiges du castel une clé rudimentaire. Il la rapporta chez lui mais s’en repentit bien. Elle remuait nuit et jour, avec un cliquetis insupportable. Pour se débarrasser de cet inquiétant phénomène, il rapporta la clé agitée là où il l’avait prise. Elle y est restée, dit-on.

Il y a aussi un Courtil des fées à Laforêt près de Vresse. Presque partout on rapportait l’histoire de la vache en surnombre de la herde du village, celle des fées, qui attachaient, pour rémunérer le herdier, un repas à la corne de la bête. Pour Bertrix, dans «L’Académie des Baudets», Georges Laport note une variante assez exceptionnelle: le casse-croûte noué à la queue. 

 

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Les Ardennes: pays de fééries, de mythes, de légendes…

Classé dans : CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 18 h 53 min

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Répartie sur quatre États (France, Belgique, Luxembourg et Allemagne) et parlant deux langues (le français et l’allemand), l’Ardenne dont l’emblème  est le sanglier, n’a pas seulement une unité géologique. Les vallées aux flancs abrupts, les petits villages éparpillés sur une terre pauvre aux hivers rigoureux, l’immense foret, ont maintenu l’imagination populaire des Ardennes. L’Ardenne est une vraie terre de légendes et de superstitions pagano-chrétiennes sur fond d’animisme. Le christianisme n’a pas su gommer et a donc adapté les légendes qui lui préexistaient dans les sociétés forestières. Et bien qu’une grande part de cet imaginaire semble éloigné des préoccupations de notre monde moderne, il reste cependant présent et ses manifestations sont partout décelables.

Les paysages que nous habitons (la forêt, les rivières, les montagnes,…) sont peuplés d’une multitude d’êtres légués par la mémoire de nos ancêtres, survivant dans notre imaginaire à travers ces légendes qui continuent de circuler, toujours aussi tenaces, depuis des siècles. Ils demeurent toujours présents à l’ombre des ruines de nos châteaux, sur les chapiteaux de nos églises ou dans les recoins de la nuit, et ils n’hésitent pas à resurgir, pour le meilleur ou pour le pire, à l’occasion de la sortie d’un film, d’un roman, d’une bande dessinée, d’un jeu vidéo, voire même d’un simple fait divers …

Tant le ruisseau murmurant comme le torrent impétueux ou la cascade bruyante, la forteresse féodale comme la chaumière, la sombre et profonde caverne comme la roche majestueuse, l’humble chapelle comme la cathédrale gothique ou le vieux monastère, le chêne isolé comme l’épaisse forêt ; la croix du carrefour ou la pierre druidique… Tous sont témoins d’une époque à la fois révolue et pourtant demeurante.

Qu’y a-t-il de plus magnifique, de plus merveilleux, de plus prenant, que de connaître le récit des faits qui se sont déroulés autrefois dans ce pays magique que vous habitez, que vous découvrez ou que vous visitez ?

L’Ardenne est hantée par d’innombrables esprits et génies, généralement d’origine païen­ne, auxquels ont parfois succédé saints et Vierges chrétiennes. (Le cheval Bayard est l’animal mythique ardennais par excellence)

Représentées comme l’autre « terre des fées » avec la Bretagne, les Ardennes recensent plus de 30 sortes de petits êtres dont les plus notables sont les nutons et les sotais. Dans ce pays de légendes, Les forces du bien et du mal se mêlent sans cesse dans de passionnants récits : les nutons, les fées, le diable (qui est souvent linvité tant attendu des sabbats de sorcières ou le tentateur souvent dupé par les hommes), les sorciers et sorcières, les loups-garous, le Christ lui-même, les Vierges protectrices, les saints, les revenants, les feux follets et la Grande Chasse (la chevauchée céleste et fantomatique qui traverse le ciel et la forêt à un moment donné de l’année), sans oublier les pierres fabuleuses, les cloches englouties et les trésors cachés..

La plus connue des légendes ardennaises est d’ailleurs celle des quatre fils Aymon, très vieille légende du Moyen Âge relatant l’épopée de quatre jeunes chevaliers qui refusèrent de partir en croisade avec Charlemagne, l’empereur à la barbe fleurie. Maugis, leur cousin enchanteur, donna aux quatre héros un cheval magique nommé Bayard. Ce dernier capable de sauter de sommets en sommets, laissa, dit-on, son empreinte dans la pierre lorsque ses sabots touchaient le sol dans un lieu qui s’appelle "le saut de Bayard". La légende rapporte que les quatre frères auraient été changés en pierre : on voit à Bogny-sur-Meuse quatre rochers sur une crête qui sont censés témoigner de cette métamorphose.

                               

Passionnée depuis ma plus tendre enfance par ces légendes de mon pays, je prends à présent une section de ce blog afin de partager avec qui le voudra, ces contes et ces légendes merveilleuses qui, avec ses forêts ses lacs et ses vallées, contribuent à faire des Ardennes ce pays magique et merveilleux

 

Les sources que j’utiliserai pour partager ces fascinants récits d’autrefois sont :

 

- Le Val de l’Amblève, par Marcelin La Garde. (1858)

- Histoire et scènes du Val de la Salm, par Marcelin La Garde. (1865)

- Histoires et légendes ardennaise, par Marcelin La Garde.(1870)

- Légendes et anecdotes du folklore Ardennais, par J.Nosripe (1948)

- La vie fantastique de Bellem, sorcier d’Ardenne, THIRY Dr. Louis (1945)

- Les légendes des quatre Ardennes, par Frédéric Kiesel (1977)

- Trésor des légendes d’Ardennes, par Frédéric Kiesel (1988)

 

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pour se mettre dans l’ambiance :) 5 mars 2010

Classé dans : CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 7 h 05 min

 

 
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