Emma

N'hésitez pas à parcourir ce blog par catégories plutôt que par chronologie, car vu les nombreux thèmes, ce sera bien plus clair et compréhensible

ce blog… 12 mai 2014


Bonjour,

 

Ce blog sera très prochainement repris (d’ici 1 dizaine de jours) Le temps que j’y remette un peu d’ordre et découvre les nouvelles fonctionnalités.

 

je parlerai principalement de

– contes et légendes traditionnels d’Ardenne (et peut-être plus tard certains des miens, dans une autre rubrique :p)

– cuisine médiévale

– les aventures de notre confrérie médiévale ainsi que les infos concernant le festival médiéval Chestrolais. (de la création de notre costume, la découverte de nos deux produits l’un se mangeant, l’autre se buvant comme le veut la tradition des confréries, nos sorties etc.)

– trucs et astuces divers (histoire que ca continue à ressembler à un mélange de tout et n’importe quoi dans un vrai foutoir^^) *

– de blagues et choses atypiques (ben oui)               »                »               »                  »                  »                   »

– anecdotes diverses, photos de la nature, …

– découvertes littéraires, cinématographiques et musicales à partager et méritant à être connues (selon moi).

– A l’occasion un costume med fan ou historique ca et là. Bien que ce ne sera plus l’orientation principale de ce blog.

– LARP (live action role play, ou en français GN) non plus de back grounds (lol), mais des techniques d’artisanat visant à simplifier la vie des rôlistes et aider les motivés à réaliser eux-mêmes une partie de leur matériel.

 

…ce sera déjà un beau bazard avec tout ca

 

*un vrai foutoir oui, mais …où il restera possible de s’orienter très facilement en parcourant ce blog par catégorie et non par chronologie. J’le dirai jamais assez. Bref du bordel oui, mais du bordel organisé!! ;)

 

 

Mignon et le nain Tonké 25 août 2010

Filed under: CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 23 h 50 min

Au temps où les nutons habitaient encore au Val Sainte-Anne, au pays de la Gileppe, d’Hévremont et de Goé, ils ont longtemps respecté deux règles qui étaient de magie autant que de sagesse. Ils ne quittaient leur grotte que la nuit, et, sauf raison majeure, ils ne dépassaient pas les limites d’un territoire bien circonscrit. Le ruisseau des Croisiers en était une des frontières.

Un jour, pourtant, un sottai hardi et curieux enfreignit la consigne et sortit de la Chantoire en plein jour. Certains disent que c’était à cause de l’audace de la jeunesse, mais on nous parle rarement de sottais jeunes, et jamais de leur naissance ou d’idylles dans leur petit peuple. Il leur arrive pourtant d’être sentimentaux, ainsi qu’on va le voir.

Le maniquet aventureux qui s’appelait Tonké longea la Vesdre, y admira les reflets d’argent du beau ciel clair de l’après-midi. Il était ébloui par la clarté à laquelle ses yeux n’étaient pas habitués. Et aussi par le vert frais des feuillages, le jeu des ombres sur les prés, l’or des genêts en fleurs sur les coteaux. Arrivé au ruisseau des Croisiers, il eut la prudence de ne pas le franchir et remonta vers le plateau du même nom, du côté d’Halmonster. De là, il voyait, dans le vaste paysage aux lointains bleutés, les robustes tours du château de Limbourg, où flottaient les étendards aux armes des ducs: «d’argent au lion de gueules, armé et lampassé de gueules(1)</SPAN».< p>

Il redescendit vers le ry(2) de Blistain, qui sépare les terres d’Andrimont de celles de Limbourg. Là, près d’une source, toute fraîche et claire, Tonké entrevit une créature de songe. Ce n’était pas une fée, mais une très jeune fille, venue chercher de l’eau à la fontaine. Il n’avait jamais vu de jeune fille. Or celle-ci était si jolie que chacun, dans la région, l’appelait «Mignon». Entendant craquer des branches sèches, Mignon regarda vers les buissons de l’autre rive du ruisseau. Elle en vit sortir le petit homme, dont la présence inopinée et l’aspect insolite l’effrayèrent d’abord. Elle ne s’enfuit pas, voyant son air doux et modeste, et surtout ses yeux remplis d’admiration.

Tonké ne dit mot, mais il s’approcha, humble et fasciné par tant de beauté. Oublieux des interdictions magiques, il franchit le ry de Blistain, une des limites du domaine des siens. En gage de son amour, il sortit de son pourpoint un des épis de blé géants que les nutons produisent mystérieusement dans leurs repaires. En s’inclinant devant la belle enfant, il lui donna ce gage, à la fois des pouvoirs secrets de sa race et de son affection.

Un sourire de fée le remercia, faisant bondir de joie son cœur devenu trop grand pour sa petite poitrine. Puis, reprenant son sang-froid, il comprit combien d’imprudences il venait d’accumuler. Il repassa d’un bond le ruisseau; criant un «au revoir!» de son étrange voix fluette, il disparut dans le bois et regagna la grotte de la Chantoire.

Le soir de ce jour-là, les voisins étaient à la veillée chez le père de Mignon à la ferme des Croisiers. Comme elle l’avait fait d’abord à sa mère, elle leur raconta son étonnante rencontre. Que fallait-il en penser? Que fallait-il faire?
– Méfie-toi, dit l’un. Il vaut mieux ne pas frayer avec ces bonshommes d’un autre monde. Ils ne sont pas chrétiens d’ailleurs.
– Il ne faut pas les dédaigner, dit un autre. E’épi qu’il t’a donné est un signe de bienveillance. L’amitié des sottais écarte les mauvais sorts et donne la prospérité. S’il t’a dit au revoir, ne le recherche pas, mais ne l’évite pas non plus. Les maniquets sont susceptibles. Ils ne supportent pas le mépris.

Un jeune homme abonda dans ce sens. C’était Conrad, un garçon rude et avide, qu’on avait fiancé à Mignon à cause de ses galons de sergent des dragons du duc de Limbourg. La jeune fille devinait quelque chose de la grossièreté et de l’avarice de Conrad, mais elle n’était pas insensible au prestige de l’uniforme. Il faut avouer que le soudard le portait bien. Il était grand, robuste, avec une voix forte, habituée au commandement. On disait que le duc voulait en faire un capitaine. Conrad faisait répandre ce bruit, pour mieux assurer ses projets de mariage.

– Va demain à la fontaine, dit Conrad à Mignon. Fais tes plus beaux sourires à ce freluquet. On verra bien ce que cela donnera.
Mignon y alla, surveillée sans le savoir par Conrad, dissimulé dans les branches d’un chêne. De là, il vit Tonké franchir à nouveau le ry de Blistain, et donner à Mignon un nouvel épi de blé enrobé d’or. Mais cette fois, enhardi par la gentillesse de Mignon, secrètement attendrie par son air implorant, il lui demanda de venir tous les jours à la même heure:
– Je n’ai jamais rien vu de plus beau que toi, lui dit-il. Je t’aime.
À ce moment, le vallon retentit d’un rire énorme, multiplié par l’écho. C’était celui du soudard, égayé de voir à quel minable rival il devait disputer le cœur de Mignon.

Égaré par son amour, Tonké, qui était cependant d’une race maligne et avisée, ne fit pas attention à ce rire, étonnant dans ce coin solitaire. Il revint tous les jours, payant d’un épi géant les quelques minutes pendant lesquelles il pouvait contempler le visage de Mignon. Sans rien en dire, car on se serait moqué d’elle, la naïve pucelle ressentait quelque douceur à ces rencontres, et au regard d’adoration éperdue qui montait vers elle.

Plus intéressé que jaloux – et comment l’aurait-il été, lui, si sûr de sa beauté et de sa force? -, Conrad encourageait Mignon à ne manquer aucun des rendez-vous du nuton.
– Ce Tonké arrondit la dot de la mignonne, pensait Conrad, aussi content de berner le sottai que de la richesse qui s’accumulait. Vingt épis magiques suffisaient pour une gerbe. Et il semblait que les gerbes elles-mêmes se multipliaient, dans une ancienne grange située à une centaine de mètres de la ferme des Croisiers. Ce bâtiment trapu, encore solide, n’était utilisé que lors de moissons exceptionnelles. Celle-ci en était bien une.
– Quand la grange sera pleine, nous nous marierons, dit Conrad. Le blé de ces naïfs sottais nous donnera fortune et farine pour les gâteaux de la noce. Tu verras, nous ferons une fête comme on n’en a jamais vue dans le pays depuis longtemps. On dansera, on boira, on mangera. Tout le monde aura la panse à en crever !

Chose étrange, Mignon n’était pas choquée par la grossièreté du dragon Conrad. Elle vivait dans deux rêves. Le premier était féerique et fugitif: la dévotion du fidèle nuton. Le second est celui que font beaucoup de filles: un mariage tout en bleu et rosé. Sous la tunique à brandebourgs, elle ne voyait pas le vrai Conrad, mais une sorte de prince charmant.
C’est à ce prince que, toute joyeuse, venant un jour à sa rencontre du côté du ry de Blistain, la jeune fille annonça:
– La grange est pleine. Nous pouvons nous marier!
Conrad la prit dans ses bras, la soulevant de terre et la fit, comme on fait avec un enfant, tourner à toute vitesse autour de lui, en criant à pleine voix:
– Mignon, ma mignonne, demain tu seras dragonne!

L’orgueil et l’écho jouèrent un très mauvais tour à Conrad, mais c’était mérité. Les coteaux alentour répétèrent le cri de fierté du dragon, enchanté d’avoir profité de la candeur d’un sottai. Or, rien n’est plus terrible que la colère des doux et des humbles.
Tonké, caché dans les broussailles, près de la fontaine, entendit le cri de triomphe de Conrad, et l’écho lui répéta trois fois le son de la voix rauque du soudard clamant: «Mignon, ma mignonne, demain tu seras dragonne!»
Il avait compris.

Que se passa-t-il la nuit suivante? Les récits de vieux villageois recueillis à ce propos, à la fin du siècle dernier par Jean Levaux, parlent d’un violent orage. Il semble bien que la colère de la nature et celle des nutons, plus proches que nous de ses mystères, éclatèrent en même temps. Jusqu’à l’aube les éclairs déchirèrent le ciel, le tonnerre secoua tout le pays de Herve. Chacun, terrorisé, se terra chez soi.

 

La Légende du cheval Bayar 23 août 2010

Filed under: CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 12 h 46 min

Dans le noble château d’Albi vivait au temps de l’Empereur Charlemagne à la barbe fleurie, un seigneur de haute lignée qui avait nom Aymon. Il avait vaillamment combattu contre les Sarrasins et c’est pourquoi l’Empereur, dans sa sagesse, lui avait octroyé ce duché de Dordogne qui avoisine les pays que désolèrent si cruellement les Infidèles.

Le fief fut certes en bonnes mains ; le duc de Dordogne guerroya si ardemment au nom de son maître. et seigneur que les mécréants durent quitter les marches de l’Empire et se réfugier par delà les Pyrénées.

Las ! Tant de courage et de vaillance ne furent guère récompensés. Charles fit bien tenir à Aimon les marques les plus flatteuses de son estime, il le maintint dans ses duché, honneurs et prérogatives, mais petit à petit il oublia son preux vassal qui n’avait plus d’occasion de se distinguer par des actions d’éclat et qui, loin de la cour d’Aix-la-Chapelle, ne pouvait pas se faire remarquer parmi les courtisans.

A d’autres les terres fertiles de la Champagne et de la Brie, à d’autres les riches fiefs de la riante Touraine, à Aymon les champs où dans les bonnes comme dans les mauvaises années, ne poussent guère que des cailloux. Dans la grande salle du château d’Albi, autour de Hi table pauvrement servie où les pois chiches et les oignons cuits sous la cendre remplaçaient le plus souvent le rôti et la venaison, ne régnait pas la gaîté. Rares étaient les convives désireux de partager une aussi maigre pitance ; les voyageurs eux-mêmes, instruits, par la voix de la renommée, de la pauvreté du duc, évitaient de frapper à sa porte, sachant que, si l’accueil qu’ils recevraient était cordial, ils ne répareraient que faiblement leurs forces.

Et pourtant la jeunesse ne manquait pas dans la sombre et fière demeure. Il y avait là Renaud, le fils aîné d’Aimon, dont la noble prestance était trait pour trait celle de son valeureux père. Tout jeune il avait manié la lance à ses côtés et savait, à l’âge où ses compagnons ne songent qu’à dénicher les petits oiseaux, frapper de l’épée et dompter un cheval fougueux.

Guichard, le second, également habile aux jeux guerriers, excellait à retracer, avec des couleurs délayées dans la colle, des épisodes de combats ; il avait sur les murs nus de la salle du château, peint des scènes qui rappelaient les hauts faits de son père de façon si saisissante que des vieux compagnons d’armes du duc en avaient été émerveillés.

Le troisième, Alard, composait des poèmes et des chansons en s’accompagnant sur ’une sorte de luth de sa fabrication et quand il chantait quelque noble et touchante histoire, les yeux parfois se remplissaient de larmes.

Richardet, le plus jeune, dont la naissance avait coûté la vie à sa mère, la pieuse Crysalinde, eut souhaité guerroyer, peindre ou chanter comme ses aînés, mais sa nature douce et timide lui interdisait de se mettre en avant. C’est à lui pourtant, à sa sagesse bien au-dessus de celle des garçons de son âge, il avait à peine dépassé sa quinzième année, que son père et ses frères recouraient quand ils souhaitaient un avis. Il était le chéri de Bradamante, sa soeur, qui tenait la place laissée vacante par une mère adorée.

Combien je voudrais, disait parfois Renaud, aller châtier ces partis d’Infidèles qui, quittant leur royaume par delà les monts viennent désoler les pauvres paysans et ruiner leurs demeures. A rester ici, mon bras se rouille et à un âge où vous, mon Père, vous étiez déjà couvert de gloire, je me morfonds comme un vieillard à l’abri de ces murs.

– Ah ! Chevaucher dans le beau soleil du matin, aller jusqu’à la forêt, soupirait Guichard, me remplir les yeux de visions inconnues et ]es fixer ensuite sur un tableau !

– Visiter les villes voisines et les pieux sanctuaires, répétait Alard, apprendre de belles histoires de héros et de saints et les traduire en chansons ; écouter la voix des cloches et des oiseaux et les imiter sur mon luth !

– Voir le monde ! ajoutait Richardet.

– Mais, mon Père, votre vieux cheval d’armes est mort l’an passé ; mon tarbais est poussif et bute à chaque pas.

– La jument est aveugle.

– Le genet d’Espagne que vous avez pris au roi Marsile est tout au plus bon à aller au marché.

– Aucun ne pourrait nous porter.

Les plaintes de ses enfants allaient au coeur d’Aimon qui se rappelait sa jeunesse ; il baissait la tête et des larmes tombaient sur sa barbe grise.

L’Ennui, fille d’Inaction, régnait sur ces jeunes coeurs et chaque jour leurs fronts étaient plus soucieux. Ils montaient sur la haute tour du donjon pour voir aussi loin que portait la vue et toujours ils redescendaient plus chagrins et plus maussades.

– Je crains pour la santé de mes frères, disait Richardet à sa soeur Bradamante, mais. il ne parlait pas de sa tristesse à lui qui avait chassé de ses joues les couleurs de la jeunesse.

Que pouvait Bradamante ? Elle tenait de sa mère quelques pauvres bijoux qui lui semblaient les plus précieux qu’il se put voir. Un jour qu’un marchand se présenta au château, elles les lui montra en cachette, décidée à sacrifier ce trésor si cher au bonheur et à la santé de ses frères.

Le marchand, venu de Jérusalem et qui trafiquait de tout ce dont on peut trafiquer : or, argent, pierreries, soies précieuses, parfums, épices, plongea la main dans le coffret de Bradamante et quand il eut bien tout pesé, soupesé, tourné, retourné, regardé et examiné, il offrait un prix qui n’eut pas permis d’acheter même une vulgaire bourrique.

La jeune fille reprit son coffret et remonta dans sa chambre auprès de son rouet ; ses chers bijoux avaient perdu pour elle tout attrait puisqu’elle ne pouvait les sacrifier à la joie de ses frères. Elle pleurait donc en filant sa laine, quand, tout à coup, une lueur illumina sa chambre où déjà s’allongeaient les ombres de la fin du jour.

Devant elle se tenait une femme aux traits purs, vêtue comme les dames qui vivent à la Cour des Rois et qu’elle avait vues aux vitraux de l’église Sainte-Cécile.

– Bonjour, Bradamante, dit l’apparition.

Bradamante, saisie, ne put articuler une parole, mais elle se leva et fit à la belle dame une profonde révérence.

– Je vois, continua la dame, que vous ne savez pas qui je suis. Vous ne m’avez d’ailleurs jamais vue : je suis la Fée Orlan de et j’appartiens à votre famille.

(Nous avons dit que le duc de Dordogne était de haut lignage ; il comptait parmi sa parenté non seulement des personnes de grande naissance, mais encore des enchanteurs et des fées.)

– Je sais la cause de votre chagrin qui a touché mon coeur. Je puis faire quelque chose pour vous ou plutôt je sais qui peut et veut le faire, car les questions de palefrois et d’armes ne sont pas de mon domaine. J’ai parlé de la chose à, notre cousin Maugis, le magicien, qui vous exaucera. Voici donc sa volonté : Demain, sur le mur du château qui fait face au Midi,devra être dessinée l’image d’un cheval tel que le souhaitent vos frères. Quand le soleil sera au haut de sa course, il se produira tel événement qui vous comblera d’aise.

L’apparition commençait à s’effacer et Bradamante, revenue de sa stupeur, était sur le point de remercier sa bonne cousine quand Orlande, déjà à demi évanouie dans l’ombre du soir étendit la main :

Je vous dirai encore ceci : Si l’un de vos frères dans ses chevauchées a besoin de mon aide, qu’il m’appelle une fois, mais une fois seulement car les fées ne doivent pas trop fréquemment intervenir dans les affaires des hommes, je lui porterai secours.

Et sur ces mots, la fée disparut.

Dès l’aube du lendemain, on put voir les quatre frères et Bradamante devant le grand mur qui ferme vers le Sud le château d’Albi.

Guichard, tenant à la main un morceau de charbon de bois, avait esquissé sur la pierre un splendide coursier. Sa taille était d’une coudée plus haute que celle des chevaux les plus grands, son encolure était souple, ses membres fins et nerveux, son dos long et sa croupe robuste.

Renaud avait exigé que son frère ajoutât au dessin un harnachement complet dont il avait précisé le moindre détail. Allard avait voulu qu’il eut une superbe crinière et que sa longue queue balayât le sol.

Richardet s’était contenté de prier son frère de mettre plus de feu et d’intelligence dans le regard de l’animal.

Bradamante approuvait, mais à mesure que le temps passait, un peu d’inquiétude naissait dans son tendre coeur ; elle craignait, sans oser dire ses craintes, qu’une désillusion n’augmentât encore le chagrin de ses frères après une si ardente espérance.

Le soleil montait à l’horizon. Soudain en entendit à la cathédrale, comme à l’église Saint-Salvi, comme dans tous les couvents des moines et des nonnes, tinter les premiers coups de l’Angélus.

Alors, il se produisit un fait inouï : la pierre sembla s’animer, on eut dit que quatre fers frappaient ensemble le mur et, devant les jeunes gens, stupéfaits malgré leur attente, un cheval, un vrai cheval, vivant et piaffant, hennissait joyeux. Le dessin sur le mur était effacé, mais le coursier était bien tel qu’il avait été tracé : même taille, même puissance, même finesse, dans son oeil luisait cet éclat intelligent qu’avait souhaité Richardet.

Sa couleur même était celle que lui avait donnée le charbon de Guichard. Il était bai-brun. C’est pourquoi de toutes les bouches sortit un seul cri : « Bayar » ce qui veut dire le « bai ». Ce fut le nom que devait porter désormais le noble animal.

Dans la joie perça pourtant vite une inquiétude, car il n’y a pour les hommes, même les meilleurs, point de joie parfaite : Qui monterait ce cadeau féérique ?

– C’est toi, l’aîné.

– Non, c’est toi qui l’as dessiné.

– Non, c’est toi qui l’as voulu si beau.

– Non, c’est toi qui as exigé que son regard fût si fier.

Et tous luttaient de générosité tandis que le coursier attendait le bon vouloir de ses maîtres. Alors Bradamante parla :

– Ce cheval semble si fort, son échine est si longue, si haute sa stature, si puissants ses membres, qu’il pourrait bien vous porter tous les quatre.

A ces mots qui les mettaient d’accord, tous, d’un bond, s’élancèrent sur le dos de Bayard qui, en quelques foulées de galop les emmena vers la campagne.

Ce fut alors la joie dans le château d’Albi. Autour de la table frugale s’asseyaient maintenant au retour de leurs randonnées quatre jouvenceaux enivrés de grand air, d’action et d’espace.

Les brigands infidèles châtiés étaient retournés derrière l’abri de leurs montagnes, leur fuite était retracée en de vivants tableaux sur les parois des salles et même sur celles de l’église Sainte-Cécile. Les vaillants exploits étaient chantés par Alard de si habile façon que les seigneurs des alentours venaient en écouTer le récit. Et Richardet partageait toute cette joie.

Il n’était bruit dans merveilleuses chevauchées des quatre fils Aimon sur leur cheval Bayard.

A travers tout le Languedoc chevauchèrent les quatre frères. Apprenaient-ils qu’ici un baron abusant de sa force avait opprimé un voisin plus faible, que là une veuve ou des orphelins avaient été victimes d’une injustice, ils couraient châtier l.’auteur du méfait.

Ils survenaient si vite que le coupable n’avait pas le loisir de rassembler ses partisans e_ de se mettre en état de défense. Il avait tout juste le temps de recommander son âme à Dieu avant de recevoir le châtiment qu’il méritait.

Le bruit de ces exploits accomplis avec la promptitude de la foudre se répandit bien vite dans l’Empire. Des émissaires accouraient de toutes parts pour demander la protection des quatre preux écuyers.

– Beaux Seigneurs, disait l’un, la dame de Puy-Guillaume s’est vu ravir les troupeaux de ses paysans par le baron de Thiers, elle ne sait comment se faire rendre justice.

Les jeunes fils du brave Tancrède de Vezelaye disait l’autre, orphelins de leur valeureux père, ont été emmenés en captivité par des brigands qui hantent les forêts de Bourgogne.

Et tous réclamaient aide et protection.

Point n’était besoin pour eux de répéter leur requête. Tandis qu’ils reprenaient lentement le chemin de leur pays, les quatre fils Aimon, sur le dos de Bayard, couraient comme le vent vers l’endroit désigné. Et malheur à l’oppresseur ou au ravisseur.

C’est ainsi qu’on les vit passer en Auvergne, en Bourgogne, dans les plaines de Flandre, sur les bords fleuris de la Loire ou aux rivages rocheux du Rhin. Nulle part ils ne séjournaient et leur besogne de justice accomplie, ils retournaient au château du duc, leur père, non sans rapporter maintes fois un riche butin prélevé sur le trésor de l’avare et du méchant.

Tant de beaux exploits ne pouvaient pas ne pas venir aux oreilles de l’Empereur Charles. Un soir qu’il soupait en son palais à Paris, où il était venu se reposer dans le climat de ses douces provinces de l’Ile-de-France des rigueurs de l’hiver d’Aix-la-Chapelle,son neveu Roland, pour le divertir, lui fit le récit des hauts faits des fils du preux Aimon.

– Mais, par Dieu ! s’exclama Charles, comment ces jeunes gens peuvent-ils accomplir tant de belles prouesses en des lieux si distants l’un de l’autre. Si ce que tu dis est vrai, Roland, et je ne doute pas de tes paroles, il faudrait une vie humaine pour mener à bien toutes ces expéditions.

– Voilà où est le secret de leurs succès, répliqua Roland ; ils possèdent un cheval merveilleux nommé Bayard tant il est de robe sombre ; ce cheval qui leur fut, dit-on, donné par une fée, les transporte tous les quatre par monts et par vaux plus vite que ne vole l’hirondelle légère.

L’Empereur réfléchissait à ces paroles quand s’éleva la voix insidieuse de Ganelon, le fourbe :

– Est-il permis à de simples écuyers de posséder pour leur commodité personnelle un cheval aussi incomparable ? N’est-ce point là une monture de roi et que seul l’Empereur devrait posséder ?

– Puis-je songer à dépouiller les fils de mon preux compagnon d’un bien qui leur est précieux et dont ils font un si noble usage ? Est-ce bien à moi, dont la mission sur terre est de faire régner la justice, de m’emparer de ce qui est à mes sujets et de leur faire du tort ?

– Qui donc parle de les dépouiller ? Vos trésors sont assez considérables pour que vous puissiez les dédommager largement de leur monture et leur permettre d’acheter quatre palefrois dignes des plus nobles chevaliers et dont de jeunes écuyers comme eux pourront se montrer à bon droit orgueilleux.

L’Empereur réfléchissait, mais son coeur était juste.

– Si pourtant, c’était précisément leur cheval que veuillent posséder les fils de mon féal compagnon, il est de leur droit de le conserver et ce serait mal agir que de m’en emparer même en en payant le prix et au-delà.

Roland et les autres barons approuvaient ces paroles, mais Ganelon, à qui toute supériorité, quelle qu’elle fût, était insupportable et qu’aigrissait la renommée naissante des quatre fils Aimon, ne se tint pas pour battu.

– Certes, c’est là parler en homme équitable, mais vous n’êtes pas un homme comme un autre qui agit pour son intérêt personnel. Votre intérêt se confond avec celui de l’Empire. Or, songez qu’un cheval comme celui-là rendrait d’éminents services pour le gouvernement de vos peuples. Avec lui, plus de distances ; les marches les plus lointaines seraient au coeur de vos Etats. Eclaterait-il aux frontières quelque événement important ? Un émissaire mandé par vous reviendrait vous en rendre compte pour ainsi dire dans la journée. Le bien public ne doit-il pas passer avant tout le reste ?

– Tes paroles. Ganelon, semblent inspirées par un sens politique et pourtant je ne suis pas convaincu. Du reste, ce cheval est peut-être moins merveilleux qu’on ne le dit ; il faut, dans les récits, faire la part de l’exagération. Ce que nous a dit notre bien-aimé Roland, il ne l’a pas vu de ses yeux.

– Ceux qui m’ont rapporté ces choses sont dignes de foi, dit vivement Roland.

Alors Ganelon de sa voix la plus douce :

– Il y a un moyen, Seigneur, de vous assurer de l’exacte vérité : faites venir à Paris les fils Aimon, recevez-les avec honneur. Ils ne pourront qu’être flattés de cette distinction. Puis, dans la carrière qui se trouve au bord de la Seine, auprès de la tuilerie, ordonnez qu’une course mette en ligne les meilleures montures de vos barons. Les fils Aimon y prendront part. Vous verrez courir leur cheval. S’il est vainqueur et si vous le jugez utile à votre service, il vous sera alors facile, en le payant d’un prix élevé et en comblant de dons ses possesseurs, de le mettre dans vos écuries.

Charles réfléchit un instant.

– Ceci me paraît sensé. D’abord, il me sera agréable de montrer à mon vieux compagnon Aimon que je l’honore en la personne de ses fils et ensuite je suis curieux de voir leur coursier fabuleux. Pour le reste, les événements nous guideront. Je te charge, Ganelon, d’arranger tout ceci.

Dans sa joie de nuire et de faire de la peine à autrui, Ganelon ne perdit pas une minute. Un écuyer, doté d’une solide escorte et chargé de riches présents, partit sur l’heure pour Albi, portant un message rédigé par Ganelon et signé de la main même de l’Empereur.

La petite troupe parvint à Albi un peu après le repas du soir. Aimon était doucement assoupi au coin de la grande cheminée. C’était là sa place favorite ; car, à vrai dire, il n’y avait pas de feu dans l’âtre, on était au mois de mai qui est particulièrement chaud en Dordogne.

Renaud était occupé à faire reluire une superbe épée à deux tranchants d’un curieux travail flamand, dont il s’était emparé dans un combat contre Godefroy le Cruel, comte de Liège.

Alard tirait de son luth des sons harmonieux.

Guichard ornait d’un couteau habile un coffre de mariage destiné à une de ses petites cousines. Il y sculptait, autour d’un trophée d’armes, mille plantes gracieuses : chèvrefeuilles, jasmins, volubilis, mêlés à des feuilles de laurier.

Richardet, à voix basse, causait avec Bradamante qui filait de la laine.

– Je ne sais pourquoi, disait-il, je ne me sens pas ce soir l’esprit au repos. Pourtant nous venons d’une belle chevauchée qui nous a rapporté grande gloire dans tout le pays de Flandre. Mes frères sont joyeux ; mon père, dans sa vieillesse, revit en ses enfants et toi, chère Bradamante, tu souris à ton ouvrage. Il semble qu’un malheur va fondre sur nous.

– Il ne faut pas, dit la douce Bradamante, parler ainsi du malheur, c’est, dit-on, l’attirer. Ton inquiétude provient sans doute de ta fatigue ; tu partages les travaux et les périls de tes frères plus âgés et plus forts que toi. Je vais te préparer une tisane de tilleul qui calmera tes esprits.

Elle se levait pour aller apprêter le breuvage promis, quand on heurta à la porte du château. Quel était le voyageur attardé qui venait à cette heure ? Un bruit de voix retentit sous la voûte et un serviteur vint annoncer le messager de l’Empereur.

En un instant tous furent debout et même le vieil Aimon retrouva pour quitter son fauteuil la vivacité de sa jeunesse. Le messager fut introduit, tandis que les cavaliers de son escorte étaient menés dans la salle des gardes pour se rafraîchir et que les vieux serviteurs préparaient une bonne litière pour leurs chevaux dans les vastes écuries vides, où seul Bayard occupait une large place.

A la vue de ce palefroi merveilleux, les coursiers venus de Paris semblèrent éprouver une crainte et se serrèrent l’un contre l’autre au fond des écuries et on ne les entendit ni hennir ni piaffer.

Pendant ce temps, le messager impérial était dans la salle haute traité avec les plus grands honneurs. Tout ce que l’on put trouver de délicat dans le château fut mis à sa disposition. Quand il se fut rassasié et abreuvé, nul n’ayant eu la téméraire indiscrétion de lui demander le but de sa visite, il remit la lettre signée de son maître et ce fut Richardet à qui incomba le soin d’en donner lecture.

Le message commençait par un salut affectueux et courtois pour le preux Aimon et continuait par des paroles flatteuses pour ses fils, puis on en arrivait à la partie principale.

L’Empereur désirait connaître les enfants d’un vieux et féal serviteur, il souhaitait les recevoir à Paris où il séjournait quelque temps encore et il les conviait à sa Cour. Il leur enjoignait de venir avec le noble Coursier qui émerveillait les provinces et qu’il voulait considérer de ses yeux.

Aimon fut tout attendri de voir que son suzerain ne l’avait pas oublié dans son éloignement. Renaud, Guichard et Alard exultaient à l’idée de voir Paris et les merveilles de la Cour Impériale. Leur joie à tous fut encore augmentée par les riches présents qui, de la part de Charles, leur furent distribués et même Bradamante regardait avec plaisir et un peu d’orgueil la belle croix en or enrichie de pierreries de toutes couleurs que le messager avait suspendu à son cou. Seul, Richardet restait rêveur.

– Eh ! quoi, Richardet, n’es-tu pas heureux d’aller à Paris, de voir Charles, notre suzerain et tous les beaux seigneurs et toutes les belles dames de la Cour ?

– Je me réjouis comme vous, mes frères, mais si je quitte volontiers notre château pour des combats que je connais, je crains un peu de le laisser pour une cour dont j’ignore les coutumes et les usages. Ses frères le plaisantèrent un peu sur sa timidité et pour la première fois se moquèrent de ses pressentiments.

Dès le lendemain, il fallut songer au voyage. Les quatre jeunes gens s’équipèrent de leurs plus galants atours et Richardet ne parut pas le moins bravement accoutré. Le messager impérial, selon les ordres reçus pressait ce départ. Il ne devait pas les accompagner. Aussi bien n’eut-il pas pu avec sa troupe suivre le pas rapide de Bayard.

Quand sonna l’heure de la séparation, Aimon embrassa tendrement ses fils, les chargeant d’un message de reconnaissance pour l’Empereur.

Voyant son frère Richardet encore tout pensif, Bradamante le tira un peu à l’écart et lui dit : Je dois, mon cher Richardet, te faire part d’une communication de notre cousine, la fée Orlande, communication que j’ai gardée pour moi tant que je savais que vous ne couriez que des risques de guerre où vous n’eussiez jamais voulu en profiter. Si vous vous trouvez en péril, une fois, mais une fois seulement, invoquez cette bonne Fée et elle viendra à votre secours. Evitez de l’invoquer sans nécessité, elle ne pourrait plus rien pour vous à l’heure du vrai péril.

Puis Bradamante embrassa Richardet qui alla prendre place sur le dos de Bayard derrière ses trois frères.

Et ce fut la chevauchée vers Paris. Quels fleuves ils franchirent, à travers quelles plaines ils galopèrent, quelles forêts ils traversèrent, quelles montagnes ils gravirent, nous ne vous le dirons pas, un atlas vous renseignera mieux que nous. Mais au bout de peu de temps ils se trouvèrent aux portes de Paris qui, tout en étant bien plus petit que le Paris que vous connaissez, leur parut pourtant une immense cité.

Ils pénétrèrent dans les faubourgs, passèrent au pied des tours où plus tard devait s’élever la Bastille, franchirent un pont édifié par les Romains et arrivèrent au Palais Impérial qui était bâti dans l’IIe de la Cité.

Là, ils trouvèrent une grande foule de seigneurs somptueusement harnachés et de dames superbement parées. Tous et toutes voulurent admirer le coursier merveilleux qui avait parcouru tant de lieues avec quatre cavaliers et qui pourtant semblait sortir de l’écurie tant il était frais et fringant.

Certains crurent remarquer que le coursier avait des ailes.

– C’est un ange, disait celle-ci.

– C’est un diable, affirmait celui-là.

– C’est Pégase, déclarait un docteur.

Ganelon, au nom de l’Empereur, était venu au-devant des quatre frères pour les mener auprès du souverain, ce à quoi ceux-ci ne consentirent qu’après que Bayard eut été placé dans une écurie digne de lui, et pansé et pourvu d’une abondante pitance.

Quand ensuite, s’étant baignés, parfumés, et ayant rajusté leur équipement souillé par la course, ils se furent présentés devant l’Empereur, ils reçurent de Charles un si gracieux accueil que leur coeur s’amollit dans leur poitrine. Richardet lui-même, devant tant d’augustes prévenances, sentit se dissiper ses inquiétudes.

Un magnifique repas fut servi où les jeunes gens occupaient les places d’honneur aux côtés de l’Empereur. Il leur fallut à plusieurs reprises conter leurs exploits, tant chacun était curieux, je les entendre puis ; comme par hasard, la conversation tomba sur Bayard, le cheval merveilleux.

Ganelon prit la parole :

– L’Empereur désirerait voir cette bête incomparable, mais non point tenue en main ou dans une écurie ; il aimerait se rendre compte de ses qualités. Un cheval au repos c’est une épée au fourreau ; on n’en peut juger la valeur. C’est pourquoi j’ai reçu

ordre de réunir les meilleures montures appartenant aux seigneurs de la Cour afin de les faire se mesurer entre elles dans une course. Des prix d’une richesse incomparable récompenseront le vainqueur. Si votre cheval est ce que l’on dit, vous retournerez à Albi tout ruisselants d’or et ce sera un grand honneur pour vous.

Les quatre frères ne pouvaient qu’acquiescer. D’ailleurs, ils n’étaient pas fâchés de briller au milieu de tous ces barons dont quelques-uns, malgré la faveur de l’Empereur, les considéraient avec un peu de dédain.

Le jour fut pris pour le surlendemain afin que cavaliers et monture pussent se reposer du long voyage, et tard dans la nuit chacun se retira. Au lieu des beaux appartements qui leur avaient été préparés, les quatre frères obtinrent licence de reposer dans l’écurie auprès de leur cher Bayard.

Ils prirent donc congé de l’Empereur, mais en se retirant, Richardet, qui avait l’ouïe fine, entendit un des barons, c’était Ganelon mais il ne le reconnut pas, qui disait à un autre seigneur :

– Ils font bien de profiter de leur cheval, il ne sera pas à eux bien longtemps.

Ces paroles rendirent à Richardet toutes ses craintes. Une fois étendu sur la bonne paille fraîche à côté de ses frères, il leur redit ce qu’il avait surpris. A leur tour, l’inquiétude les prit malgré leur bonne humeur et l’effet bienfaisant des vins qu’ils avaient bus.

Quelqu’un voulait donc les dépouiller de leur bien le plus précieux ? Ils ne pouvaient songer que l’Empereur trempât dans ce noir complot. Alors l’avertir ? Mais c’était parler contre un de ses courtisans, de ses amis. Il ne croirait pas la véracité de ce rapport. Peut-être entrerait-il dans une de ces colères qui font trembler l’Empire ?

D’ailleurs, opina Renaud, les paroles que tu as entendues n’exprimaient peut-être non un projet mais une crainte, un pari engagé, que sais-je ?

Richardet conservait son opinion, mais il ne voulait pas contrarier ses frères ; il dit :

– Il faut, en tous cas, nous tenir sur nos gardes. Si on convoite Bayard c’est qu’on le sait le meilleur de tous les chevaux connus. S’il se révèle inférieur aux autres, non seulement on ne nous le disputera plus, mais les barons, heureux d’avoir gagné la course, auront pour nous de l’amitié au lieu de ressentir l’envie qu’inspire toujours un rival heureux.

– C’est vrai, dit Renaud, mais nous n’aurons pas le prix.

– Nous semblerons à tous ridicules, ajouta Guichard.

– Et on dira, une fois de plus, conclut Alard, que les gens du Midi sont vantards et menteurs.

Mais, Richardet fut si persuasif, qu’enfin ses frères partagèrent son opinion.

Dès le lendemain au petit jour, Richardet, accompagné de Guichard se rendit dans la boutique d’un marchand de drogueries et acheta une certaine pommade. En rentrant, Guichard le peintre habile étendit cette pommade sur le poitrail et aux boulets de Bayard dont lés poils blanchirent instantanément comme ceux des vieux chevaux.

– Il ne reste plus, dit Richardet, qu’à attendre l’heure de la course et de nous en tenir à notre projet.

Ces deux jours ne furent qu’une fête en l’honneur des fils Aimon. Les Seigneurs se disputaient leur compagnie, mais toujours l’un d’eux, à tour de rôle, restait en faction auprès de Bayard. Ils ne remarquaient rien d’anormal et si affectueux étaient les propos des compagnons de Charles que parfois Renaud, Alard et Guichard se prenaient à rire des inquiétudes de Richardet.

Enfin vint l’heure de la course. Les concurrents se dirigeaient vers la carrière qui s’étendait sur les rives de la Seine dans la campagne, en aval de la Cité, à l’endroit où déjà se trouvait une fabrique de tuiles qui devait bien plus tard donner son nom àunpalais et à un jardin.

Tout autour d’un vaste-espace réservé aux coureurs s’élevaient des tribunes bondées de spectateurs. L’Empereur, entouré de sa Cour, plus brillante qu’on en vît jamais, occupait une loge surélevée ornée de tentures et de tapisseries, tout près de la borne qui servait de but.

Une estrade devant la loge impérialepliaitsous le poids des prix destinés au vainqueur : armes étincelantes,bijouxprécieux, coffrets enrichis de pierreries, sacs d’écus, il y avait même une couronne d’or fin ciselée sur le modèle de la couronne impériale.

Les concurrents, montés sur leurs chevaux, réunis en peloton sous les ordres d’Aymar, maître des jeux, défilèrent devant l’Empereur afin de le saluer ; ils voyaient en passant les récompenses promises aux meilleurs et il s’élevait parmi eux un murmure d’admiration et d’envie.

– Ne serions-nous pas heureux, chuchota Renaud à ses frères assis derrière lui sur Je dos de Bayard, de rapporter ces nobles prix à notre père et à notre soeur au lieu de l’humiliation d’une défaite ?

– Ce serait tout de même payer trop cher la perte de Bayard, répondit Richardet à voix basse.

L’Empereur, fit, à leur passage devant lui, un petit signe d’amitié aux fils Aimon, il admira en connaisseur leur superbe monture, mais eut un mouvement d’étonnement en voyant les poils blancs qui tachaient sa robe.

– Ne sont-ce pas là des signes de vieillesse ? murmura-t-il.

Mais Ganelon était auprès de lui :

– Je pourrais vous indiquer, Seigneur, dans quelle échope s’est en une matinée gagnée cette vieillesse. Les concurrents étaient arrivés au bout de la carrière d’où devait partir la course. Richardet répétait ses recommandations :

– Il faut, Renaud, toi qui guides notre monture, que tu te laisses distancer par les autres, il faudrait même que Bayard fit semblant de butter et de boiter. Bayard, notre fidèle ami, m’as-tu compris ? Bayard baissa la tête pour dire que les ordres de son jeune maître seraient exécutés. Renaud se résignait difficilement. Guichard intervint :

– Richardet nous a toujours été de bon conseil, écoutons-le.

La bannière, signal du départ, fut abaissée, les concurrents s’élancèrent rapides. Le premier, Aldebert de Flandre passa comme une flèche suivi de peu par Jérôme de Thuringe, plusieurs autres encore dépassèrent Bayard qui s’en allait d’un galop poussif de vieux cheval. En passant à ses côtés les cavaliers se retournaient et ricanaient. L’un d’eux, Théodule le Noir lança même :

– Ah ! ah ! ce cheval qui devait nous distancer tous n’est qu’une piteuse rosse et ses cavaliers de pauvres vantards.

A ces mots, Renaud, qui déjà souffrait mille morts dans son amour-propre, sentit son sang bouillir. Devant lui galopaient triomphants les cavaliers, et lui était le dernier de la course tandis que le premier n’étaient qu’à quelques coudées du but. Renaud ne se contint plus, il piqua des deux et rendit la main :

– Advienne que pourra ! Bayard ! Cher Bayard ! sauve ton honneur et celui de tes maîtres !

Alors on vit un spectacle extraordinaire. Bayard tendit l’encolure et fit entendre un hennissement furieux, puis brusquement il s’élança. En un éclair, il dépassa et Théodule le Noir et Adéhaume de Tours et tous les autres et parvint à la hauteur de Jérôme de Thuringe. Tous pensèrent qu’un tourbillon était sur eux et se penchèrent sur les oreilles de leur cheval.

Adalbert de Flandre allait toucher le but et déjà Son nom retentissait dans les tribunes et dans la loge impériale. A ce moment, comme un trait, surgit Bayard qui ayant dépassé la borne vint s’arrêter net devant Charles à la barbe fleurie.

Ce fut une stupeur. Ganelon ricanait et murmurait à l’oreille de l’Empereur :

– Que vous avais-je dit ? Ces jeunes gens ont voulu se moquer de votre Auguste Personne, mais ce cheval a trop de valeur pour se prêter à cette supercherie. Il est fait pour votre service et non pour celui de ces jeunes garçons qui se gaussent de leur maître et seigneur.

Ces paroles émurent Charles. Il se pencha par-dessus la balustrade ornée de pourpre et dit aux jeunes vainqueurs :

– Voici les prix, ils vous reviennent de droit, je vous donnerai les chevaux et les bêtes de somme nécessaires pour les ramener au château de votre père avec une escorte qui assurera votre sécurité.

Les jeunes gens s’inclinèrent ravis et triomphants, mais l’Empereur continua :

– Cependant, je désire une chose, c’est que votre belle monture reste dans mes écuries. J’ai cru remarquer au début de la course qu’elle boitait. Sans doute votre ardente jeunesse la laisse-t-elle parfois manquer de soins ? Chez moi, rien ne lui fera défaut et elle retrouvera promptement la santé qui lui permettra d’assurer utilement le service de l’Empire. Il est bien entendu que le prix que vous en demanderez vous sera payé, fût-il son pesant d’or.

Un atroce chagrin pénétra comme un fer de lance dans le coeur des fils Aimon, un sanglot monta dans leur gorge. Ce fut pourtant d’une voix ferme que Renaud répondit :

– Sire Roi, nous vous remercions de votre bonté, mais notre cheval n’est pas à vendre ; il est pour nous un don précieux et le plus clair de nos biens. Gardez votre or ; gardez même le prix réservé au vainqueur de la course, nous nous contenterons de l’honneur.

La figure de l’Empereur s’empourpra, cette leçon infligée devant tout le peuple lui fut un cuisant affront.

– Que l’on s’empare des insolents, s’écria-t-il.

Aussitôt les hommes d’armes, les varlets d’écurie et même les barons s’élancèrent dans la carrière. Renaud, Guichard et Alard avaient tiré leur rapière.

– Nous ne pouvons tenir tête à tant de monde, leur dit vivement Richardet et nous ne trouverions aucune gloire à périr en rébellion contre notre hôte et suzerain. Notre salut est dans la retraite.

Alors, pour la première fois, Bayard s’élança pour fuir. Les archers lancèrent des flèches, mais autant jeter des pierres à un aigle en plein vol. Des cavaliers se précipitèrent à leur poursuite, les plus rapides étaient comme des escargots voulant forcer un lièvre.

Plus vite et toujours plus vite galopaient les quatre fils Aimon ; ils suivirent les rives de la douce Seine où les laveuses levaient les bras au ciel en voyant leur course furieuse.

Ils voulaient regagner la route du Languedoc. Ils pénétrèrent dans le grand faubourg qui s’étend sur la rive droite du fleuve. Les ruelles retentissaient du dur fracas des fers de Bayard. Celui-ci sautait les obstacles ou les renversait et les bourgeois et les artisans rentraient précipitamment dans leurs maisons de crainte ? : d’être emportés par l’ouragan. Ainsi les quatre frères arrivèrent-ils à la porte après laquelle s’étend la libre campagne. Mais l’officier qui la gardait voyant ce cheval portant quatre cavaliers crut à quelque rapt et refusa de baisser le pont-levis.

C’est en vain que Renaud supplia, menaça, l’officier resta sourd à ses prières comme à ses menaces. Les fils Aimon firent demi-tour pour chercher une autre sortie dans cette grande ville inconnue. Ventre à terre, ils parcouraient rues et ruelles, semant partout l’effroi, mais dans ces chemins tortueux, ils se perdaient comme en un labyrinthe et plusieurs fois ils reconnurent des carrefours où ils étaient déjà passés.

Tout ce temps perdu avait permis aux hommes d’armes et aux cavaliers de l’Empereur de pénétrer à leur tour dans la ville et de donner l’alarme. Plusieurs fois les quatre frères se heurtèrent à des partis de soldats ; à deux reprises ils forcèrent le passage, les armes à la main, mais le plus souvent ils refusaient un combat inégal et qui eût compromis inutilement leurs dernières chances de salut. Grâce à la vitesse de leur coursier, ils s’échappaient dans quelqu’autre ruelle.

Mais à quoi leur servait cette vitesse même ? Ils tournaient en rond comme un oiselet qui vole à tir d’ailes dans sa cage. Toujours plus étroit devenait le cercle où ils pouvaient se mouvoir.

Voilà que subitement ils voient devant eux une rue un peu plus large et qu’ils n’avaient pas encore par courue. Ils s’y élancent. C’est peut-être la liberté ! Ici point de soldats, le chemin est libre. On dirait que Bayard s’en rend compte, il redouble d’ardeur.

La rue fait un coude brusque. Et là, juste après ce coude, Bayard s’immobilise. La rue est barrée dans sa largeur. Une charrette est renversée et sur la charrette sont des sacs et sur ces sacs des tonneaux et entre les tonneaux luisent les heaumes d’hommes d’armes.

Une grêle de flèches s’abat autour des cavaliers. Les quatre fils Aimon se voient perdus. Encore une fois en leur esprit naît l’idée d’un combat désespéré, mais Richardet n’oublie pas les dernières paroles de sa soeur. Aucun péril ne peut-être plus grave que celui où ils sont. Ce qu’il n’eut pas fait pour lui, il le fait pour ses frères bien-aimés. Il s’écrie :

– Oh ! Fée Orlande ! Notre bonne cousine, venez à notre secours !

Alors, un prodige inouï s’offre aux yeux des soldats de l’Empereur : d’un bond le cheval est allé s’appuyer à un des murs de la rue. Pendant que les hommes d’armes regardent, il semble que la monture et ses cavaliers s’enfoncent dans la pierre ; le groupe perd son épaisseur.

Avec un cri, les soldats/s’élancent l’épée haute, le cheval et ceux qu’il porte se sont fondus dans la muraille et devant les assaillants écumant de rage, il n’y a qu’un grand dessin comme crayonné avec un morceau de charbon de bois qui représente un fier coursier et quatre cavaliers bien équipés.

A partir de ce jour on n’entendit plus jamais parler des quatre fils Aimon. Sur le mur pendant des siècles, le dessin subsista, de plus en plus effacé par le temps et les pluies. Le mur même est tombé sous la pioche des démolisseurs, mais le souvenir est resté et le nom de la rue rappelle encore l’épopée chevaleresque.

 

St Hubert

Filed under: CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 12 h 38 min

Hubert, fils de Bertrand, duc d’Aquitaine et arrière-petit-fils de Clovis était en l’an 683 un seigneur célèbre dans toute la Gaule par son intelligence, sa richesse et sa bonté. Il était âgé de vingt-huit ans et jouissait d’une renommée des plus flatteuses et d’une santé superbe. Il avait un visage loyal, ouvert et souriant. Ayant delaissé la Neustrie où la corruption des grands lui causait souci et offense, il passait ses jours en Ardenne, chez son parent, Pepin d’Heristal, comme lui puissant seigneur et maire du palais des rois Austrasie.
On ne connaissait à Hubert qu’une passion vive, irrésistible, furieuse: la chasse. A part cela, peut-être à cause de cela, car la chasse le tenait éloigne des inévitables et ordinaires querelles, il avait une grande réputation de sagesse. Pourtant il ne pratiquait aucune religion, étant, certes, trop occupé de vénerie pour adorer aucun dieu. Il avait complètement oublié l’enseignement très chrétien reçu de sa tante, sainte Ode, qui lui servit de préceptrice, car la princesse Hugberne, sa mère, était morte en le mettant au monde.
Il se souciait donc fort peu de la messe et des solennités chrétiennes, mais il ne pensait pas mal faire. Il les ignorait simplement. Chaque jour, il était a la chasse, parcourait la forêt dont les halliers impénétrables étaient peuplés de sangliers et de loups, et ne rentrait à son château qu’à la nuit pleine. Parfois, sans les rechercher, il avait aperçu des idoles à l’abri de quelque chêne ou sur le bord des fontaines que les païens croyaient habitées de nymphes. Il ne s’était pas attardé dans leur contemplation. Car s’il n’était pas chrétien, il n’était pas davantage païen, encore qu’il ne fut pas loin de croire que chaque arbre de sa chère forêt possédât une âme émue et douce, ne se rendant pas compte sans doute qu’il prêtait ainsi simplement aux choses le reflet de son âme heureuse.
Le duc Hubert chassait ! Il s’occupait à bien dresser ses lévriers rapides, ses énormes matins de Tartarie et ses griffons poilus, et à affaiter les gerfauts de Meuse. Il aimait voir sa meute gravir les pentes des collines, tandis qu’il allait dans le feu du soleil ou parmi les tempêtes. Il maniait avec une dextérité égale la hache, l’épieu, le couteau, l’épée. Il tuait d’une main sûre.
Il savait que, pour les chrétiens, le cerf devait à sa noblesse d’être l’animal privilégié de Notre Seigneur Jésus-Christ; pourtant il se réjouissait d’entendre le cerf gémir, lorsque les chiens le tiennent rendu, et, en lui trouant le flanc avec l’épieu, sa main ne tremblait pas le moins du monde. Hubert attendait même, avec grande impatience, qu’il lui fut donné de rencontrer le fameux et presque introuvable cerf blanc, mais pour le seul fait de sa grande rareté, et non parce que sa mort octroyait au chasseur, comme chacun le savait de père en fils en Ardenne, le droit de baiser à son choix les lèvres de la plus douce et mignonne pucelle.
Un jour d’hiver, Hubert partit à cheval pour la chasse, dès les premières lueurs de l’aurore. C’était le jour de la fête de la Nativité de Notre Seigneur. Du givre était épandu sur les arbres; du brouillard flottait au creux des vallons; quelques flocons de neige tombaient. Et comme il commençait à chasser, un cerf dix-cors, entièrement blanc, d’une taille extraordinaire, bondit d’une fourre et s’élança devant lui, l’entrainant dans les profondeurs de la forêt où le galop de son cheval le poursuivit. Après plusieurs heures, le cerf ne montrait toujours aucune fatigue alors qu’Hubert était rompu. Pourtant la course folle continua.
Soudain, il s’arrêta net. Dans une vision de lumière, Hubert vit entre les bois du cerf l’image du Crucifié et il entendit une voix qui lui disait :
– Hubert ! Hubert ! Jusqu’à quand poursuivras-tu les bêtes dans les forêts ? Jusqu’à quand cette vaine passion te fera-t-elle oublier le salut de ton Ame ?
Hubert, saisi d’effroi, se jeta à terre et, comme Saint Paul, il interrogea la vision :
– Seigneur ! Que faut-il que je fasse ?
– Va donc, reprit la voix, auprès de Lambert, mon évêque, a Maëstricht. Convertis-toi. Fais pénitence de tes pêchés, ainsi qu’il te sera enseigné. Voilà ce à quoi tu dois te résoudre pour n’être point damné dans l’éternité. Je te fais confiance, afin que mon Eglise, en ces régions sauvages, soit par toi grandement fortifiée.
Et Hubert de répondre, avec force et enthousiasme:
– Merci, ô Seigneur. Vous avez ma promesse. Je ferai pénitence,
puisque vous le voulez. Je saurai en toutes choses me montrer digne de vous!
Hubert, duc et maire du palais des rois d’Austrasie, tint parole. Il se rendit auprès de Lambert, son évêque, qui le reçût avec joie. Il implora sa protection, l’assurant qu’il voulait consacrer a Dieu le reste sa vie commencée dans l’impiété. L’évêque lui donna sa bénédiction en Notre Seigneur Jésus-Christ et le mit sur la voie vertueuse et difficile du salut.
Abandonnant palais et richesses, renonçant à toutes les vanités de ce monde, Hubert se retira à Andage, dans les bois de Chamlon, ou Notre Seigneur s’était montré à lui dans les ramures d’un cerf blanc, sous la forme d’une croix étincelante.
Il habitât le monastère élevé en cet endroit par Plectrude, femme de Pépin d’Heristal, pour perpétuer le souvenir de l’incroyable mais véridique intervention de Dieu en faveur de son parent. Vêtu d’une rugueuse cotte de mailles appliquée sur sa chair, ne mangeant que racines, Hubert vécut là sept années, dans le recueillement, uniquement occupé à prier pour son salut. Il y vécut pauvre et parvint au complet détachement des biens de la terre, et même à oublier entièrement le trouble enivrant qui l’agitait lorsqu’il allait à la chasse, cette chasse qui n’avait été pour lui qu’une illusion de bonheur agréable et dangereuse.
Mais le bruit de sa conversion se répandit dans toute l’Ardenne. Et les païens, en apprenant que cet homme si réputé, ce grand chasseur, ce très haut et noble seigneur, avait avec éclat embrassé la religion du Christ, furent ébranlés dans leurs convictions détestables et se convertirent en masse. Bien des idoles furent alors détruites ou abandonnées, telles ces statues de la Diane chasseresse, dont Hubert, jadis, n’avait pas été sans subir le charme.
Ainsi Dieu, dans sa profonde sagesse, avait suscite aux incroyants l’apôtre le plus irrésistible et le plus séduisant.
Or Lambert, évêque de Maëstricht, ayant été massacré par des païens, Hubert fut appelé à lui succéder. Et le pape saint Serge voulut sacrer de ses propres mains le riche et puissant duc, si particulièrement aimé du Seigneur.
Mais comme Hubert, dès son retour de Rome, cherchait à revêtir les ornements pontificaux laisses par son prédécesseur, il ne trouva pas d’étole.
– Le ciel me juge donc indigne de l’épiscopat, dit-il, puisque la marque la plus insigne de l’autorité ecclésiastique me fait défaut ?
A peine eût-il prononcé ces paroles qu’un ange parut, de lumière céleste environné, qui lui remit une étole blanche, tissée de soie et d’or par la Sainte Vierge. Ensuite, Saint-Pierre lui-même apparut et lui présenta une clé, symbole du pouvoir qu’il aura de guérir les enragés et les déments. Cette clé n’était rien moins qu’un fragment de la propre chaine de Saint-Pierre.
En l’année 708, Hubert établit à Liège son siège épiscopal, après avoir pris le soin d’y faire transporter les restes de saint Lambert, sur les lieux.
Dès lors, Hubert fit constamment œuvre pie; convertit de nombreux incroyants; encouragea la charité; rechercha une justice égale pour tous et mis en chaque lieu des échevins; car il aimait les humbles et redoutait par dessus tout qu’on lui reprocha d’avoir été grand parmi les hommes et qu’on put l’accuser d’orgueil devant Dieu. Il reçut du ciel le pouvoir de faire des miracles et guérit force malades et possédés, ouvrant même à la lumière, comme sainte Lucie de Syracuse, des yeux qui ne voyaient plus.
Il vécut la fin de sa vie malade et souffrant une douleur lancinante et terrible que rien ne pouvait soulager, il se sentit rapidement dépérir.
C’est alors qu’un ange lui apparut en songe pour lui annoncer la proche issue de son passage terrestre. Hubert, aussitôt, fit choix du lieu de sa sépulture, dans l’église qu’il avait fait construire, à Liège, en l’honneur du prince des Apôtres. En prenant la mesure de son tombeau, il dit à ceux qui l’assistaient:
– Vous creuserez ici ma tombe et y déposerez ma dépouille mortelle. Dieu veuilles recevoir mon Ame!
Et ainsi qu’il l’avait prédit, il rendit, peu de jours après son Ame à Dieu, le dernier vendredi du mois de mai de l’an de Notre Seigneur sept cent vingt-sept, dans la septante et unième année de son âge.
Sa mort fut un deuil universel.
C’est alors que de nouveaux miracles, innombrables et retentissants, se produisirent. Quatre-vingt-huit ans après le décès de saint Hubert, les moines bénédictins de Andage réclamèrent sa dépouille. Le pape ayant donné son autorisation, Valcand, évêque de Liège, ordonna de conduire à Andage la chasse magnifique qu’avait fait ciseler Carloman pour y mettre les reliques du saint. Ce qui eut lieu, en très grande pompe, en présence du pieux Louis le Débonnaire.
Cependant, dès qu’ils eurent la chasse en leur possession, les bénédictins d’Andage ne purent résister au désir de l’ouvrir. Ils y trouvèrent le saint parfaitement conservé. Puis, certainement inspirés, ils eurent l’excellente pensée d’en retirer l’étole de soie et d’or tissée par
la Vierge Marie.
Et cette étole miraculeuse tint, depuis lors, le monde dans l’émerveillement. En effet, par elle, des malades, que la science des hommes ne parvenait pas à guérir, furent sauvés. Et à travers les siècles, parmi les foules qui s’empressèrent à Andage, les miracles, chaque jour, se renouvelèrent, et aussi chaque jour fut glorifiée la bienheureuse mémoire de Saint-Hubert.
Or, un jour, le troisième du mois de novembre, longtemps après la mort de saint Hubert, deux seigneurs ardennais chassaient dans la partie de la forêt voisine de Andage. A leur grande surprise, malgré qu’ils eussent battu et rebattu, ainsi que leurs veneurs, tous les bois, ils ne trouvaient trace d’aucun gibier. Consternés et dépités, ils se souvinrent tout à coup qu’ils étaient sur les lieux préférés par saint Hubert, lorsqu’il chassait, avant d’appartenir à Dieu. Ils firent donc le vœu d’offrir au saint le premier animal qu’ils tueraient. Immédiatement leurs chiens lancèrent un sanglier énorme, qui entraina meute et chasseurs jusque sous les murs même du monastère de saint Hubert. Là, le sanglier s’arrêta, sans tenir tête, comme s’il s’offrait volontairement aux coups des chasseurs, qui en effet, ne le manquèrent pas. Et tous furent dans la plus grande joie de voir une telle pièce abattue. Mais oubliant la promesse qu’ils avaient faite, les seigneurs donnèrent l’ordre d’emporter le sanglier. Celui-ci, aussitôt, se dressa, comme s’il était indigne d’être soustrait à sa pieuse destination, puis bondit, passa entre les chiens et disparut aux yeux des chasseurs que remplirent l’épouvante et le remords.
Et, depuis cette époque, le trois novembre est réservé à la fête de Saint-Hubert.
Ce jour-là, les chasseurs prennent part à des grandes chasses organisées en l’honneur du saint. Les cors sonnent le réveil en fanfare de tous les villages de l’Ardenne. Les prêtres disent la messe à la lueur des flambeaux. Le plus jeune chasseur fait la quête en offrant, en guise de plateau, le pavillon de son cor retourné… ou tombèrent longtemps des pièces d’or. Et le premier gibier tué est offert au saint eu égard au grand amour de vénerie qu’il eut avant d’être sanctifié…


(source texte : le site des Chevaliers de l’Ordre de St Hubert)  

 

Berthe de La Roche 10 août 2010

Filed under: CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 15 h 19 min

Les tours de schiste noir du château de La Roche-en-Ardenne, si solidement ancrées sur l’éperon rocheux qui domine la villette, gardent le souvenir d’une étrange tragédie restée vivante dans la mémoire des habitants de la région. Celle de la blonde Berthe, fille du seigneur du lieu.

Elle était douce et charmante. Sa délicatesse étonnait dans ce rude château. Maint jeune chevalier d’Ardenne, du pays de Liège, de Lorraine ou de Namur en était amoureux. Lorsque les damoiseaux venaient demander sa main à son père, elle était flattée, mais jamais conquise. Seule enfant du comte, veuf depuis plusieurs années, elle hésitait à le quitter, lui et le beau pays d’Ourthe. Quelque chose en elle était resté enfant. Il eut fallu un grand amour pour la décider. Les hommages qu’elle recevait lui étaient agréables, sans la bouleverser.

Pourtant, comme le comte se sentait vieillir, il dit à Berthe:
– Je n’ai jamais voulu, comme tant d’autres pères le font, t’imposer un époux. Mes forces déclinent. Je n’ai pas de fils. Il faut que toi-même et le comté soyez protégés par un chevalier loyal et fort, qui sache vous faire respecter. Puisque ton cœur n’a pas encore parlé, obéissons à la décision des armes. Je te propose d’organiser un tournoi selon les règles de la vraie chevalerie. Le vainqueur, si tu me donnes aujourd’hui ton accord, deviendra ton mari devant Dieu et devant les hommes.

Berthe se rendit à l’avis de son père. Ce qu’il lui avait dit était la raison même. Mais elle restait inquiète. N’aurait-elle pas dû choisir elle-même, plus tôt, parmi ses soupirants, dont plusieurs étaient bien aimables. Le tournoi serait-il vraiment, comme on le disait alors, le «jugement de Dieu» ? N’allait-il pas donner la victoire à un aventurier, ou à un rustre ?

La joute fut annoncée dans tous les châteaux et les villes, des confins de France à ceux d’Allemagne. Nombreux furent les chevaliers qui s’y préparèrent, tant était grand le renom de la beauté et du charme de Berthe de La Roche.

Celle-ci, un jour, se promenait à cheval sur le chemin, au-delà de la chapelle Sainte-Marguerite. Toute à ses pensées anxieuses, elle ne dirigeait pas sa monture, qui trébucha sur une souche. La bête étant déséquilibrée, Berthe serait tombée sur les rochers si, prenant le cheval au mors, une poigne ferme ne l’avait redressé.

C’était celle de Waleran de Montaigu, venu voir de ses yeux la jeune comtesse, objet du tournoi. Distraite, elle ne l’avait pas entendu approcher.

Sauvée d’une chute dangereuse, Berthe regarda Waleran. Jamais elle n’avait vu plus beau chevalier. Waleran avait fière allure, avec dans le regard quelque chose à la fois de hardi et de tendre. Les deux jeunes gens furent éblouis l’un par l’autre. La fraîcheur et la fragilité de Berthe avaient séduit Waleran au premier coup d’œil. Comme elle le remerciait pour son aide, il comprit que jamais il ne se lasserait d’entendre cette jolie voix. Berthe invita Waleran à partager son repas au château. Les jeunes gens s’y parlèrent peu, mais se regardèrent beaucoup. Ils se revirent plusieurs fois et s’avouèrent leur amour.

– Comme c’est dommage, dit Berthe. Si je vous avais rencontré plus tôt, mon sort ne dépendrait pas du tournoi.
– Ne craignez rien, Berthe, je gagnerai le tournoi.

Ce n’était pas là vaine vantardise ou présomption d’amoureux. Waleran était aussi adroit que brave. Mais une vertu de chevalier lui manqua: la franchise. Il n’osa pas dire à Berthe qu’il était fiancé. Devait-il en être si honteux? Ses fiançailles avec la brune, l’ardente Marie de Salm, étaient le résultat d’un marchandage entre son père et celui de Marie, qu’il n’avait jamais aimée avec passion. Hélas, l’héritière du comté de Salm était violemment éprise du beau Waleran. Elle vit s’espacer les visites de son fiancé, et sentit qu’une gêne remplaçait la tendresse du jeune comte de Montaigu. Elle s’en plaignait à lui, l’interrogeait, mais il répondait évasivement.

Un jour, le boîtier que Waleran portait à son cou s’ouvrit. Une mèche de cheveux blonds en tomba. C’est ainsi que Marie de Salm apprit pour qui battait le cœur de son fiancé.

Dans une scène de violente jalousie, elle le maudit, lui promettant une vengeance terrible. Waleran quitta le château de Salm, à la fois soulagé et inquiet. Mais il ressentait surtout la joie d’avoir retrouvé sa liberté. Entre ses visites à la douce Berthe de La Roche, il se prépara au tournoi.

Le jour de la grande épreuve, dans un pré richement paré de bannières et de tentes armoriées, toute la jeune noblesse d’Ardenne, de Lorraine, de Liège, du Namurois et même de la lointaine Champagne était présente.

Waleran ne s’était jamais senti plus sûr de lui. Il portait, sous son armure, un petit mouchoir de dentelle blanche que Berthe lui avait donné comme talisman. Il avait désarçonné tous ses adversaires et allait être proclamé vainqueur du tournoi, lorsque le héraut d’armes annonça la venue d’un nouveau chevalier qui refusa de dire son nom. Cuirassé d’acier noir, l’inconnu montait un cheval d’ébène avec l’élégance altière d’un vrai gentilhomme. Mais il semblait frêle à côté de ceux que Waleran avait vaincus. Sans inquiétude, Waleran piqua des éperons et se mit en place pour la joute. Ce fut la plus rude de tout le tournoi. Son ténébreux adversaire esquivait les coups, avec une souplesse diabolique, et jouait de sa monture avec autant d’aisance que s’il s’était agi de ses propres doigts.

Waleran, qui avait déjà nombre de joutes dans les reins, devint nerveux. À la dixième reprise, il lança son beau cheval blanc avec toute la force possible, et alla se jeter sur la lance de son adversaire qui venait de détourner la sienne aussi légèrement que dans une passe au fleuret. Violemment frappé en pleine poitrine, Waleran tomba sur le sol. On le crut mort, et Berthe devint blanche comme la dentelle qu’elle lui avait donnée. Le chevalier était assommé et ses amis le transportèrent, sans connaissance, sur une litière.

Avant le festin qui suivit, Berthe, désespérée, fut unie par mariage au chevalier noir qui refusa d’enlever son heaume, et même d’en lever la visière.

À l’issue du repas, bruyant et somptueux malgré le malaise suscité par l’énigme du sombre chevalier, les jeunes époux furent conduits à la chambre nuptiale. Mais bientôt un cri perça le bruit de la ripaille et de la beuverie qui continuaient dans la grande salle. On se précipita vers le donjon qui dominait l’Ourthe. Le grand voile blanc de la malheureuse épousée y pendait, soulevé par le vent de la nuit.

Le comte de La Roche fit enfoncer la porte de la chambre. Elle était vide. À la lueur des lanternes et des torches, on découvrit, au pied du donjon, Berthe poignardée, sans vie. Le poignard était encore enfoncé dans son cœur. Il portait l’écusson aux deux saumons des comtes de Salm. Marie, déguisée en chevalier, s’était vengée de sa rivale.

Et l’on dit que, chaque année, à l’anniversaire de ce tournoi tragique, un orage ébranle toute la région. Entre les éclairs, nombreux sont ceux qui ont cru voir, au donjon, flotter quelques instants le voile blanc de Berthe de La Roche.

 

                                             

 

Arduinna

Filed under: CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 15 h 02 min

L’origine d’Arduinna déa (la déesse ardennaise) remonte à la nuit des temps, mais elle est avant tout gauloise et surtout ardennaise. Son culte semblait profondément enraciné et les romains lorsqu’ils envahiront la Belgique ne pourront que lui imposer un vernis latin qui aboutira à sa représentation sous les traits d’une Diane chasseresse chevauchant un sanglier à l’époque gallo-romaine.

 

Il est intéressant de noter que le culte de Diane s’est très vite répandu en Gaule dès l’arrivée des envahisseurs. Une théorie avance à ce sujet que les romains auraient compris le nom de Diane alors que les gaulois parlaient de De Ana qui était chez les celtes la déesse Ana, la mère primordiale, génératrice des dieux et des hommes. De Ana n’est pas non plus sans similitude avec duina, le suffixe de la déesse si chère à nos régions. Si en plus on intègre le fait qu’Ar était un préfixe d’origine indo-européenne repris par les celtes et qui signifiait entre autre ordre et souveraineté, on peut avancer l’hypothèse qu’Arduinna dont la transcription ne date que de l’époque gallo-romaine, serait une déformation locale d’Ar de Ana qui voulait dire « la déesse mère souveraine ».

 

Arduinna n’aurait donc pas été qu’une simple déesse de la chasse, mais une réminiscence propre à notre région du culte de la déesse mère originelle importé par les indo-européens pré-celtique et si répandu chez les celtes. Ce culte naturaliste remontant aux origines, comme tous les autres cultes ayant trait aux forces naturelles ou aux animaux, il sera réduit progressivement à celui de la foret nourricière (Forêt Profonde) puis simplement de la chasse, ce qui serait un élément d’explication de la représentation en bronze de l’époque gallo-romaine que l’on peut encore voir au musée Saint Germain et qui aurait été trouvée dans les ardennes.
 
 

                                                     

 

La légende du Roc la Tour

Filed under: CONTES ET LEGENDES DES ARDENNES — emmanuellegarou @ 14 h 27 min

La légende rapporte qu’un seigneur avait une femme jeune et belle, fière et ambitieuse, mais sans castel digne de l’abriter. Il vit un jour venir à lui un personnage qui le fit rougir de sa bicoque et lui proposa, en échange de son âme, de bâtir un magnifique château où sa femme aurait enfin une demeure digne d’elle. Le seigneur reconnut le diable et conclut le marché. Selon son habitude, messire satanas devait construire l’édifice en une nuit, avant le premier chant du coq. Il se mit au travail avec son équipe de lutins et de diablotins. Le château était terminé : seule la dernière pierre allait être posée, quand un coq chanta au fond de la vallée. Le diable était pris. Dans sa colère, il jeta sa toque contre les murailles, et tout s’écroula. Ces débris forment, aujourd’hui, le Château de la Tour.

D’après une autre version, le diable dominait aux temps jadis sur toute la basse Semoy. Il y avait des forteresses sur le Liry, le Fay, le Roc de la Tour, et terrorisait le pays : ce diable désigne sans doute quelque méchant sire d’Haulmé. Un jour, vint un pèlerin qui lui demanda le gite et la nourriture : "Audacieux !" lui crie le diable, "que viens-tu faire sur mes terres ? Ignores tu qui je suis ?". "Ta colère est vaine" répondit le pèlerin, "je ne te crains pas ! et pour te prouver ma supériorité, faisons un pari. Tu vas dresser des quilles sur cette montagne (le Roc la Tour) et nous verrons qui sera vainqueur de la partie…".

Le diable consentit, de mauvaise grâce : les quilles furent placées sur le Roc la Tour, et les deux joueurs se postèrent sur le Fay juste en fac. Belzébuth saisit sa boule, une énorme boule de quartz, ajusta et lança. Mais la boule alla piteusement rouler dans la Semoy. C’est aujourd’hui la "Roche des Diables", appelée aussi le Roche du Tombeau. Le pèlerin abattit, lui, d’une main sûre toutes les quilles et mit en miettes le Château du Diable édifié sur le Roc la Tour. Satanas reconnut Jésus-Christ et détala prestement, en laissant une odeur de soufre…

                   

 

                                                        

 

 
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